HISTOIRE

L’AVERTISSEMENT DU HUSSARD

Didier Lemaire

 

Menacé de mort pour avoir dénoncé l’impéritie de l’Etat face à l’extension de l’emprise islamiste, Didier Lemaire, le professeur de philosophie du lycée de Trappes, publie  « Lettre d’un hussard de la République,  avant qu’il ne soit trop tard… ».  Il a dû quitter son lycée où il enseignait depuis vingt ans. Dans son  livre, il  raconte  l’emballement médiatique et politique dont il  a fait  l’objet et raconte son combat. Il est aujourd’hui  en attente d’une nouvelle affectation. L’assassinat  de Samuel Paty a été le déclencheur de son enquête sur l’emprise de l’Islam et la réaction des institutions républicaines face à l’islamisme, telles qu’il les a vécues, de l’intérieur.

Un témoignage  lucide.

Il fallait raconter comment un prof de philo depuis vingt ans dans un même établissement a vu petit à petit sa relation avec ses élèves évoluer  tout comme leur relation à la discipline philisophique. Les résistances idéologiques qui n’existaient pas  sont devenues de plus en plus fortes au fur et à mesure que la « mixité » disparaissait.  Au point de se retrouver dans la situation où son enseignement était devenu très difficile. Sa prise de conscience commence avec les émeutes de 2005 et se poursuit jusqu’aux tueries de 2015. C’est l’observation de ses élèves  et leurs paroles qui lui ont  permis de comprendre qu’il se  passait quelque chose dans leur ville. Trappes est en effet la ville qui a envoyé le plus de volontaires faire le « djihad ».

Une immersion dans l’environnement du lycée.

Sa volonté de comprendre pousse Didier Lemaire à partir à la découverte de la population de la ville de son lycée. Il découvrit peu à peu Trappes et son histoire. Sa participation aux réunions de l’association « Paroles à cœur ouvert » lui permit de  mesurer l’emprise progressive de la religion à travers les interventions du libraire « tabligh » de Trappes dont les interventions prétendument apolitiques et non violentes  préparaient en fait le terrain aux salafistes qui eux-mêmes  le préparaient aux « frères »  et au djihadisme. Le   mouvement fondamentaliste Tabligh nourrit le rêve d’un Islam hégémonique. Il constata que la violence verbale contre la  société française était de nature à pousser ses adeptes à rompre avec les valeurs et les mœurs de la France. Il réalise alors qu’il ne vit plus dans le même monde que ses élèves.

L’assassinat de Samuel Paty.

Il lui a fallu quelques semaines de réflexion après l’assassinat du prof de Conflans avant de se décider à prendre la parole publiquement. Il dénonça dans l’Obs la responsabilité de l’Etat régalien dans la mort de son  collègue.  C’est alors que c’est lui qui est devenu le problème. Il  s’est  retrouvé au cœur d’un emballement médiatique enflammé.  Quand il a commencé à raconter l’emprise qu’il  avait observée et l’engrenage qui conduisait au djihad, les « bons esprits » de notre gauche communautariste ont crié à la mythomanie, à l’islamophobie,  et  le journal Le  Monde n’a pas été en reste.  Le  préfet l’a accusé de saccager le « vivre-ensemble » en défendant l’action du maire Ali Rabeh.  Celui-ci est allé jusqu’à pénétrer dans le lycée pour distribuer des tracts accusant l’enseignant de travestir la réalité. Menacé de mort, il est d’abord mis sous protection  policière, puis contraint d’exercer son droit de retrait. Il est en attente de propositions de reclassement.

La démission de la gauche républicaine.

« La gauche a abandonné les principes républicains », voilà le constat que fait Didier Lemaire et il y voit à travers toutes ses compromissions avec les tenants de l’Islam, au nom d’un clientélisme électoral  mais aussi idéologique, une des causes de l’extension de l’emprise religieuse. Il observe même qu’une partie de la gauche frise avec l’antisémitisme, avec un « antiracisme raciste ».  Elle prône une idéologie des identités. Pour cette gauche, les Français  d’aujourd’hui devraient faire repentance pour les crimes passés.  Une nouvelle version du péché originel !  Alors que ce qui fonde  notre démocratie, c’est que l’Etat ne reconnaît  qu’une seule communauté, la communauté nationale, et il n’y a que des individus égaux dont il garantit les libertés.  Pour lui la gauche sombre dans le totalitarisme au nom  d’une conception tribale de l’homme, dans laquelle les individus s’effacent devant leur  appartenance à une supposée communauté noire, musulmane, homosexuelle, lesbienne, transgenre ou autre … La  peur de la  « stigmatisation », le « pas d’amalgame », encore  en cours malheureusement, ont produit l’effet inverse de celui recherché : elle conforte  ceux qui pensent que la France est « anti-islam ».

Avant qu’il ne soit trop tard…

Il  y a un islam identitaire, victimaire et antifrançais qui gagne du terrain et alimente le djihadisme par une dynamique de conquête qui s’appuie sur les porosités entre islam et islamisme, avec la délinquance et  le séparatisme ethnique et économique. Seul un  plan d’ensemble,  une approche globale, avec une stratégie et des étapes, permettraient d’endiguer le  phénomène.  Cela nécessite de refonder l’école, seule institution capable de contrebalancer l’idéologie d’imprégnation des jeunes de ces banlieues, de faire respecter la police et permettre à la justice d’être correctement rendue. Ce ne sont pas les récentes déclarations du Président de la République et les manifestations de repentance sans nuances auxquelles il participe qui vont permettre de lutter efficacement contre  ce que Didier Lemaire  appelle les « sirènes  perfides » qui sont partout. Mêmes les manifestations organisées en commémoration de  l’assassinat de Samuel Paty, sont encore trop empreintes de précautions  « pour éviter les vagues » qui ne devraient pas  avoir lieu d’être. Ce ne sont pas les  actions disparates menées  par l’actuel Ministre de l’intérieur qui ferme quelques mosquées  et  renvoie quelques imams pour donner le change, ce n’est pas une loi « pour conforter les principes républicains », en partie vidée de son sens par la gauche de la majorité actuelle, ce n’est  pas avec un premier  Ministre davantage  préoccupé du secret de la confession des catholiques que des violences répétées contre la République dans les quartiers… que nous allons relever le défi.  Ali Rabeh, dont l’élection avait été annulée a été réélu. Il n’a pas été poursuivi pour son intrusion dans le lycée, acte pourtant passible du code pénal. Le  prof  de philo, pourtant de  gauche, constate que les soutiens qui lui ont été apportés  sont venus de… la droite, de Valéry Pécresse notamment et Othman Nasrou, adversaire d’Ali Rabeh.

Je crois que tout est dit !

Extraits :

« … devenir un individu libre n’est possible qu’à deux conditions : un Etat de droit qui empêche toute communauté de confisquer à l’individu sa liberté en lui imposant une manière d’être et  de penser, et une Ecole qui prépare chaque homme à devenir citoyen par la transmission d’une culture humaniste, scientifique, artistique et philosophique ».

« D’un point de vue philosophique, la  laïcité est un principe d’émancipation des croyances et de toute autorité entravant leur libre pensée et la libre disposition de leur corps. Adopé par l’Etat, ce principe se traduit en lois et institutions, qui promeuvent et garantissent, la libération de l’individu vis-à-vis de toute communauté –religieuse, familiale, sociale ou clanique- . L’Etat laïque se dresse  contre toute tentative d’emprise sur les consciences et sur les corps par des autorités religieuses. Il garantit l’égalité de traitement de tous, quelles que soient leurs opinions. Neutre ou indifférent du point de vue métaphysique et religieux, il n’adopte ni ne favorise aucun culte. »

Didier Lemaire – LETTRE D’UN HUSSARD DE LA REPUBLIQUE – Robert Laffont.


APOCALYPSE COGNITIVE

Apocalypse cognitive

Voilà un sujet bien de notre époque.

On a vu que la Chine l’a pris à bras-le-corps en contingentant le temps des  jeunes  à 3H par semaine sur internet (voir article précédent). Dans son essai, le  sociologue Gérald  Bronner examine comment le temps disponible de notre cerveau, toujours plus grand est utilisé. Le terme « apocalypse » suggère  que nous pourrions aller vers une catastrophe. En effet, la situation est inédite : jamais, dans l'histoire de l'humanité, nous n'avons disposé d'autant d'informations et jamais nous n'avons eu autant de temps libre pour y puiser loisir et connaissance du monde. Nos prédécesseurs en avaient rêvé : la science et la technologie libéreraient l'humanité, pensaient-ils. Mais ce rêve risque désormais de tourner au cauchemar. Le sociologue analyse donc la rencontre explosive entre la dérégulation de l’information et les structures de notre cerveau, avec  ses « invariants » hérités de l’homo sapiens que nous sommes.

La disponibilité mentale.

L’auteur constate qu’entre le XIXe siècle et aujourd’hui on peut dire approximativement que notre disponibilité mentale a été multipliée par 8, ce qui est considérable. Cette disponibilité mentale accrue est la conséquence de l’amélioration de la productivité du travail, du droit du travail, de l’augmentation de l’espérance de vie ou encore de l’apparition de la machine à vapeur puis de l’intelligence artificielle qui contribuent à externaliser certaines tâches et à libérer du temps pour l’humanité. Les conséquences pourraient être gigantesques puisque ce « temps de cerveau disponible » est le plus précieux trésor qu’on puisse imaginer. On pourrait y puiser de grandes symphonies, comme des œuvres littéraires majeures ou encore de brillantes découvertes scientifiques. Seulement, ce trésor est littéralement « cambriolé » par ce qui se produit sur le marché de l’information (le marché cognitif) par l’entremise notamment des écrans  avec le déferlement d'informations qui a entraîné une concurrence généralisée de toutes les idées, une véritable dérégulation de ce « marché cognitif », avec une fâcheuse conséquence, celle  de  capter, souvent pour le pire, le précieux trésor de notre attention.

Les invariants mentaux.

La masse d’informations disponibles atteint aujourd’hui un niveau inégalé - et de loin - dans l’histoire de l’humanité. Notre cerveau ne peut donc toutes les traiter. Il va donc picorer dans cette masse non pas en fonction de la recherche du vrai ou du rationnel mais en fonction de certaines obsessions qui caractérisent notre espèce. Homo sapiens, l’être humain tel que nous sommes,  est apparu il y a environ 300 000 ans et sa population commence à croître notablement il y a 40 000 ans. Il a arraché graduellement à la nécessité de survie dans un monde hostile qui absorbait toute son attention un peu de temps disponible pour autre chose. La sociabilité se développe avec les premiers villages, et  l’agriculture apparait avec la  capacité d’expérimentation… Ces éléments ont pour conséquence involontaire de libérer cette sorte de trésor de guerre attentionnelle dans lequel l’humanité a puisé tout au long de son histoire ses ressources, ses innovations, son art, et son exploration des mondes possibles. Mais ce picorage ne se fait pas par hasard. Il  obéit à des structures mentales venues du fond des âges, des invariants toujours profondément ancrés en nous.

D’abord  « l’effet cocktail » qui nous permet d’extraire volontairement une source d’un environnement (bruyant ou visuel) et en traiter préférentiellement les informations qui en proviennent. Les neuroscientifiques nous expliquent que c’est  une capacité inimitable, y compris pour les intelligences artificielles les plus sophistiquées. Sont concernées toutes les informations concernant notre identité, un danger ou un avertissement. Mais aussi le rouge et le mot « sexe ».

Autre invariant qui agit puissamment : la peur. Elle est implémentée dans notre nature même et elle fait que nous sommes  les descendants des  peureux, et cela n’a rien d’irrationnel du point de vue de l’espèce. Ainsi, l’information qui prétend nous alerter d’un danger nous attire irrésistiblement… d’où les alertes sanitaires et/ou environnementales pas toujours fondées. C’est pourquoi toutes les allégations fausses se diffusent plus vite que les démentis que la science peut apporter et qui mettront des mois à s’affirmer.

Nous sommes aussi attirés par la conflictualité, ce que l’auteur appelle  « la  lutte des clashs ». Les situations de conflit  présentent un attrait cognitif auquel nous avons du mal à résister. Parmi nos invariants mentaux, on trouve évidemment le sexe, mais aussi la colère. Ce sont de bons supports émotionnels pour conférer une certaine « viralité » à un produit cognitif.

Enfin, une force nous pousse à être attentif à l’imprévu, la surprise et l’exploration, et cette tension entre le confort de la sécurité et l’appétit pour la découverte semble profondément inscrite dans notre histoire évolutionnaire. Mon prof de philo disait déjà : "l'étonnement, c'est le début de l'intelligence".

Les écrans.

Les limites  de notre cerveau, voilà une expression qu’il faut prendre au sérieux, ne serait-ce que parce que si les écrans nous attirent plus que d’autres sources, c’est parce que notre cerveau a été constitué au cours de l’évolution pour traiter massivement les informations visuelles. La  moitié de notre cortex cérébral est consacré à l’analyse du monde visuel. Or les écrans ne sont que les médiateurs de la rencontre entre l’hypermodernité du marché cognitif et le très ancestral fonctionnement de notre cerveau. L’infiltration des écrans dans tous les  interstices de notre vie quotidienne est patente. Ils dévorent notre temps de cerveau disponible plus que n’importe quel autre objet présent dans notre univers. Et les chiffres sont inquiétants, 6h40 de temps de consommation moyenne journalière chez les adolescents, car ce qui est pris ici n’est pas investi là. On pensait que ces jeunes esprits y trouvaient du matériel intellectuel aussi satisfaisant que dans un livre ou dans un cours. Mais non, ce temps est réparti entre 43% pour la télé, 22% pour les jeux vidéo, 24%  pour les  médias  sociaux et 11% pour parcourir internet. Du coup, le temps consacré à la lecture à diminué d’un tiers. Le smartphone s’avère être de plus en plus le capteur d’attention. Conjugué avec tous les moyens utilisés cités plus haut, pour attirer, susciter la curiosité, les effets délétères sont multiples et la  place manque ici pour en faire le détail. Il faut lire le livre. Un seul exemple : la poursuite jusqu’à l’obsession de ce qui fait  événement est particulièrement sensible pour les médias d’information en continu.

Voilà pour le côté catastrophe.

La « révélation ».

Le terme « apocalypse » qui a pris communément le sens de catastrophe, en fait, à l’origine, signifie « révélation ».  Un terme qui indique l’action de découvrir, de dévoiler une vérité auparavant cachée. C’est le  premier sens qui l’emportera chez ceux qui se contenteront de lire le titre. D’ailleurs on sait que 59% des personnes  qui  partagent  des articles sur les réseaux sociaux n’ont lu que les titres  et rien de  leurs contenus. De la façon dont nous réagirons dépendront les possibilités d'échapper à ce qu'il faut bien appeler une menace civilisationnelle. L’usage de  la pensée analytique, de l’esprit critique et de ce que nous appelons la rationalité, nécessite une voie mentale plus lente, plus énergivore et donc plus douloureuse, qui ne peut pas toujours concurrencer avec succès les  plaisirs cognitifs instantanés. Mais rien dans notre nature ne rend fatale la tyrannie des boucles addictives et  du cambriolage de notre attention. L’extrême complexité de notre cerveau est notre meilleure arme  face à l’adversité. Il n’empêche, Les Chinois préfèrent la manière coercitive forte, et les enfants de la Silicon Valley vont dans des écoles privées d’écrans. Christelle Morançais aurait-elle tout faux en distribuant un ordinateur à chaque lycéen des Pays de la Loire ? Peut-être ! Gérald Bronner nous prévient : « la priorité de  toute civilisation devrait être de faire le meilleur usage possible de ce trésor attentionnel ». Nous voilà prévenus.

Apprendre à lire, à écrire et à compter devrait s’accompagner de la mission d’apprendre aussi à penser sa propre pensée et de donner à chacun l’opportunité de ne pas céder trop systématiquement au vorace cognitif avec lequel nous cohabitons. Notre esprit est au coeur d'un enjeu dont dépend notre avenir. Nous sommes  la  seule espèce à être capable de penser notre destin avec une telle profondeur temporelle, la seule à pouvoir prendre en compte les conséquences primaires et secondaires de nos actions. Il nous reste seulement à réaliser toute notre potentialité.

Alors peut-être crèvera-t-on le « plafond civilisationnel » vers un autre Homme !

Gérald Bronner est professeur de sociologie à l'Université de Paris, membre de l'Académie des technologies et de l'Académie nationale de médecine. Il a publié plusieurs ouvrages couronnés par de nombreux prix. Son dernier ouvrage paru est Cabinet de curiosités sociales (collection « Quadrige », Puf, 2020).

 


RACHEL KHAN : LA RESISTANTE « RACEE » !

Racée Rachel Khan

 

Avec sa peau sombre et sa coiffure « afro », elle a  le look parfait  pour être classée dans la case « noire et racisée ». Sauf que, comme son nom ne l’indique pas –encore  que son prénom soit un indice- Rachel Khan est née d’une mère  juive polonaise et  d’un père sénégalais et gambien  de confession musulmane. Un assemblage peut-être rare, on en conviendra, mais qui a donné une jeune femme « racée » comme elle  le dit elle-même.  C’est qu’elle  est loin d’être une femme ordinaire : athlète de haut niveau, juriste, scénariste, comédienne, écrivain, elle dirige le centre de Hip Hop de Paris. En tant que femme, juive petite-fille de déporté, noire, …  elle semble cocher  toutes les cases qu’une Rokhaya Diallo aurait eut vite fait d’utiliser pour l’intégrer grâce à  « l’intersectionnalité » dans la case victimaire femme, décoloniale et racisée… Sauf que l’intéressée est une admiratrice de Ramain Gary et  dans son  livre qu’elle vient de  publier « Racée », elle prend l’exact contre-pied  de  cette démarche.  Pour elle le terme « racisé » remet  la race au centre et comporte une assignation,  l’obligation d’être coincée dans le regard  de l’autre en tant que racisé. Elle est métisse, et cette désignation n’a aucun sens : « suis-je autorisée dans les réunions non mixtes  réservées aux noires  ou suis-je considérée  comme  trop  blanche ? »  se demande-t-elle ironiquement. Née en Touraine, elle se dit chanceuse d’être née dans la région de Descartes,  Rabelais, Balzac et n’hésite pas à faire l’éloge de l’assimilation, qui ne la dépossède pas de ses racines et lui permet en plus d’acquérir un supplément qui lui a permis de se transcender !

Le rejet du « victimaire » à la mode.

Dans son livre elle dénonce cette idéologie qui consiste à empêcher l’égalité dès la naissance pour ensuite s’en plaindre.  Elle n’accepte surtout pas que dans notre démocratie, alors qu’elle n’a jamais voté pour des personnes comme Rokhaya Diallo, celles-ci la représentent et s’octroient le droit de parler au nom  des gens qui ont à peu près la même couleur de peau qu’elles. Elle refuse que ses  cheveux soient une sorte d’emblème de « l’islamo-gauchisme ». Aussi est-elle déterminée à combattre tous ces individus, emplis de colère et de rage, qui alimentent eux-mêmes le  racisme contre lequel ils prétendent lutter. Les idéologies qu’ils véhiculent sont une insulte à de grands hommes tels qu’Aimé Césaire, Manu Dibango, Edouard Glissant « ou même  mon père »  ajoute-t-elle,  qui se sont affranchis de concepts revanchards pour tisser de nouveaux liens et conjuguer leur histoire avec celle de l’Europe. Il est malhonnête de penser ou faire croire que les personnes qui tiennent les mêmes propos qu’elle sur l’universalisme,  qui sont amoureux de  la France, seraient dans un déni ou n’auraient vécu aucune discrimination.  Lucide, elle avoue se battre depuis vingt ans contre l’intolérance tout en continuant à bâtir. Et par  la même occasion, elle dénonce ces entrepreneurs identitaires dont elle doute que l’intérêt soit vraiment la lutte contre le racisme, constatant « puisque s’il n’y a plus de racisme, ils n’ont plus de raison d’être ».

Une démonstration par les mots.

Les  mots ont leur importance. Et notre époque  n’échappe pas à toute sorte de déviations de sens, à la naissance de néologismes ou d’expressions créées pour les besoins de la cause. Derrière les mots, il y a toujours un signifiant, une réalité, une manière de décrire. On ne peut les détacher de l’intention qui préside à leur utilisation. Rachel Khan nous offre un décryptage décapant, non dénué d’humour. Ainsi elle condamne les  mots qui séparent  comme « racisé ou souchien, intersectionnalité ... » qui enfoncent le couteau dans les plaies qu’ils prétendent cicatriser.  Et puis il y a les  mots creux qui ne vont nulle part, comme « vivre-ensemble, diversité, mixité… » qui appauvrissent le  langage dans une « bienveillance inclusive ».  Enfin, elle défend les  mots qui réparent tel « intimité, désir, création »… qui, eux, rétablissent le dialogue, favorisent la pensée non unique et unissent notre société.

Voilà  un  livre utile et une réflexion approfondie sur les mérites de l’universalité pour combattre vraiment le racisme. Nos journalistes des  plateaux télé devraient bien le lire, ça leur permettrait d’échapper au langage convenu qui assigne à résidence. On a le droit de rêver, non ?  Le combat de  Rachel Khan  et  de bien d’autres, tels isamël Saidi, Fatiha Agag-Boudjahlat, Claire Koç, Abnousse  Shalmani, Lydia Grirous,  doit être plus que jamais soutenu. Car l’intégration heureuse existe !

« Racée », Rachel Khan -  L’observatoire.

 


QUAND « SUPER BARNIER » EST AUX MANETTES !

Journal du Brexit001

 

Le « Journal secret du Brexit »  que Michel Barnier a livré sous le titre « La grande illusion » se  lit comme une aventure passionnante vécue au jour le jour. Ce pavé de 500 pages, véritable chronique de négociations improbables avec des Anglais retords à souhait, est une expérience unique de quatre ans et demi, dans le décor des capitales européennes, avec comme acteurs tous les puissants de notre continent, et ses épisodes de noblesse mais aussi de petitesses et de fourberies, ses rebondissements et ses coups de bluff, sans oublier quelques moments intimes et réflexions personnelles qui en donnent toute la dimension humaine.

Michel Barnier s’y révèle comme un "grand monsieur".

Pour parvenir à éviter un « no deal » catastrophique, Celui que l’Union européenne a choisi pour mener la négociation,  a fait preuve d’une endurance  sans pareille. Il y est parvenu en réussissant d’abord à unir l’ensemble des Etats membres jusqu’au bout de l’ultime nuit, ce qui n’est pas un mince exploit, et à parer tous les coups tordus, les  postures, les exigences, les tactiques parfois redoutables de nos « amis » britanniques, ce qui constitue en soi une véritable gageure. S’il l’a fait, c’est en tenant en permanence la règle de l’unanimité, véritable force sur laquelle la perfide Albion a buté à chaque instant, en respectant ses  mandants, les peuples de  l’Union et sans jamais confondre  « le  sentiment populaire et le  populisme ». Ainsi, le respect de la parole de  chacun et de  la parole donnée sont  au coeur de ce « roman » du Brexit où, de Gibraltar à la pêche, en passant par la  « problématique » irlandaise, tant d’événements, de rencontres, d’échanges, que l’auteur nous fait vivre de l’intérieur. On n’en perd  pas une miette. Michel Barnier traverse ces quatre années et demi  comme un menhir, bénéficiant de  la confiance  des instances européennes, quels qu’en soient les responsables, de Juncker à Van des Leyen, en passant par  Macron, Michel, Merkel, Tusk, Sassoli et côté anglais  May, Johnson, Davis, Raab, Barclay, Gove  … Il  joue dans la cour des grands avec brio en sachant s’entourer de collaborateurs remarquables  constituant une « task force » incontournable. Confiance est le  maitre mot de la négociation, à tous les niveaux. Et le mérite d’avoir su la créer lui en revient !

Préserver  l’Union européenne du Brexit.

Michel Barnier a mené ces négociations en connaissant parfaitement les tentations de peuples  européens pour les quels le  Brexit pouvait être un modèle  ou un exemple. Quand le verdict tombe le 23 juin 2016  de l’autre côté de la Manche, nous savons, avec lui, qu’un tel vote reste possible  dans d’autres pays de  l’Union, dont le nôtre. Il a dû regarder en face nos  colères  et le  fantasme de l’indépendance. S’il avait en tête  de faire en sorte que l’Union et tout ce qu’elle implique d’avantages soit préservée, il  s’était aussi donné comme objectif de parvenir à un accord avec  le Royaume-Uni  qui soit aussi fécond que possible dans un respect  mutuel. Son credo est clair : « la  grande illusion est de croire à la promesse d’une identité et d’une souveraineté solitaires plutôt que solidaires ». Il lui a fallu des nerfs d’acier et imposer un calme  à toute épreuve,  puisé dans l’unanimité des 27 pour affronter le royaume des « tabloïds » soutenant agressivement le « Leave », les mensonges de Nigel Farage qui ne donnait pas cher de l’Europe sans l’Angleterre, les fractures de la majorité d’un parti conservateur changeant de Premier  ministre au milieu des négociations, passant de la ténacité de Theresa May aux foucades imprévisibles de  Bojo. Sang froid et méthode ont fini par triompher. Il faut absolument lire ce livre  pour comprendre dans le détail et en creux tout ce que l’Europe fait  pour nous, pour nous protéger et comme  marché unique, ce que les  commentateurs de nos médias et nos politiques prompts à mettre sur le dos de l’Europe leurs propres insuffisances ignorent.

L’Histoire retiendra son rôle.

Le traité auquel les négociations ont abouti  pourrait s’appeler « traité  Barnier ».  Il a joué un rôle majeur. On se demande qui a sa  place aurait pu réussir. Elu local de Savoie, ministre de  l’environnement, des  affaires européennes, des affaires étrangères, de l’agriculture, commissaire européen, cette négociation fait de lui l’un des  politiques français les plus capés, les  plus gradés, en un  mot les  plus robustes. Il a un entregent considérable en Europe et dans le  Monde et s’est trouvé l’égal des chefs d’Etat. « Patriote et européen » comme il aime se décrire, il a  déclaré vouloir désormais œuvrer pour l’avenir de son pays. On le sait engagé pour sa terre, pour notre langue,  pour les territoires et  leurs particularismes, il souhaite voir notre immigration suspendue pendant cinq ans, il parie sur le courage du collectif pour relever les défis du relèvement de la France et se réinventer. « Là où il y a une volonté, il y a un chemin » aime-t-il affirmer. Et récemment, il a déclaré qu’il « serait au rendez-vous ».

On aurait bien tort de se priver d’un tel homme aussi talentueux.

La grande illusion, journal secret du Brexit, de Michel Barnier, Gallimard.

 


CE QUE LE MILITANTISME FAIT A LA RECHERCHE !

Je vous propose cet article de Nathalie Heinrich, paru dans Le Figaro, qui vient démentir de manière cinglante les récents propos de Jean-Luc Mélenchon sur le « gauchisme à l’université ». La sociologue, directrice au CNRS fait une démonstration scientifique dans la plus pure tradition de notre université. Imparable !

Nathalie Heinrich

Nathalie Heinich: «Certains chercheurs font croire qu’une bouillie militante serait de la science»

ENTRETIEN - La sociologue et directrice de recherche au CNRS publie Ce que le militantisme fait à la recherche, un texte incisif et profond. Avec une particulière netteté, elle analyse la crise que traversent l’enseignement supérieur et la recherche, minés par de puissants courants idéologiques, décoloniaux, féministes ou intersectionnels.

Par Eugénie Bastié

Publié le 24/05/2021 à 20:21, mis à jour le 24/05/2021 à 21:29

 

Nathalie Heinich pointe le rôle déterminant de Pierre Bourdieu dans cet enrôlement de la sociologie à des fins politiques et critique la prolifération des «studies» sur les campus. Elle s’afflige du manque de rigueur scientifique de ces travaux. Pour la chercheuse, ces «académo-militants» sont dangereux, car ils dénaturent la mission même de l’université: l’élaboration et la transmission des connaissances.

 

LE FIGARO. - En dénonçant l’entrisme de l’«islamo-gauchisme» à l’université, la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a lancé une intense controverse. Quel regard jetez-vous sur cette polémique et la façon dont elle s’est déroulée?

Nathalie HEINICH. - Cette controverse a commencé dès le mois d’octobre 2020, lorsque Jean-Michel Blanquer a, le premier, dénoncé cet islamo-gauchisme universitaire, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty par un islamiste. Ce n’était en rien irresponsable, comme l’ont prétendu certains: il existe des courants des sciences humaines et sociales issus d’une tradition militante d’extrême gauche, aveugles à la réalité de l’islamo-fascisme, qui ne voient dans l’islamisme radical qu’une réaction aux discriminations et à l’héritage colonial. Ces courants alimentent l’idée qu’il existerait un «racisme d’État» ou une «islamophobie» structurelle ; la laïcité serait une arme contre les musulmans et l’interdiction du voile à l’école, de la burqa et du burqini, une discrimination raciste contre les musulmanes: autant de contre-vérités dont s’emparent les islamistes pour justifier leurs velléités séparatistes voire excuser les auteurs d’attentats commis au nom de l’islam, ou plutôt de la version politique totalitaire qu’en promeuvent les plus radicaux d’entre eux. Ces chercheurs contribuent ainsi à légitimer le terreau dans lequel s’épanouissent les assassins de l’école Ozar Hatorah, de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher ou des terrasses de l’Est parisien.

En réitérant quatre mois plus tard les accusations portées par Blanquer - soutenu dans une tribune signée par une centaine d’universitaires -, Frédérique Vidal n’a eu que le tort de se réveiller un peu tard et, surtout, de se tromper d’outil en demandant une inspection au CNRS dont ce n’est pas le rôle (et qui est tout aussi traversé que l’université par ces courants). Ses nombreux et bruyants détracteurs ont fait mine de s’inquiéter d’une mainmise du pouvoir sur la recherche, usant et abusant de l’épouvantail d’un prétendu «maccarthysme», alors que rien n’est plus normal que le contrôle de la scientificité des productions académiques par les pairs. Or c’est là que le bât blesse, et les «académo-militants», comme je les nomme dans mon texte, le savent bien: leur production est si faible, si peu conforme aux règles de rigueur et à l’esprit de découverte attendu de tout chercheur qu’ils ont tout à perdre à une expertise sérieuse de leurs travaux et de leurs enseignements. D’où - par-delà les convictions idéologiques - la levée de boucliers au nom d’une «liberté académique» qu’ils sont les premiers à bafouer en acceptant que des impératifs militants dictent le contenu des enseignements et des publications, comme c’est le cas avec la «cancel culture».

Vous attribuez la tendance de la sociologie française, depuis le début des années 1990, à importer le «combat politique» dans l’espace scientifique à un certain courant bourdieusien devenu hégémonique. Quel rôle a joué Bourdieu dans la politisation de la sociologie?

Ce que je nomme le «militantisme académique» remonte, hélas, bien au-delà de la dernière génération, et ne concerne pas que la sociologie: il suffit de se souvenir de la période stalinienne et de sa «science prolétarienne», après-guerre, ainsi que des délires maoïstes dans les universités des années 1970. Mais la sociologie de Bourdieu, dans la version «engagée» qu’il a lui-même encouragée à partir de son livre La Misère du monde (la sociologie comme «sport de combat»), a beaucoup fait pour accréditer l’idée qu’il serait légitime de mettre le travail universitaire au service d’objectifs politiques, rejoignant ainsi les mouvements militants de la gauche radicale du type Attac (ce que mon collègue Didier Lapeyronnie, dans un article remarqué, qualifia d’«académisme radical»). Pour beaucoup de jeunes sociologues, la sociologie ne peut être que cette «sociologie critique», vouée à mettre en évidence les inégalités et à expliquer opinions, idées et actions par la «position dans le champ» et les «effets de domination». Or, lorsque Max Weber étudiait les formes de domination, c’était dans une perspective analytique de compréhension du monde et non pas, comme chez le Bourdieu «militant», dans une perspective de dénonciation. Celle-ci est parfaitement légitime dans l’arène politique, mais n’a rien à faire dans l’arène universitaire, dédiée à la production et à la transmission des connaissances.

L’abandon du découpage en disciplines au profit des « studies » fabrique des universitaires incultes, qui ne connaissent que ce qui touche immédiatement à leur objet et ignorent l’essentiel des concepts, des problématiques, des méthodes des sciences sociales

D’où vient la prolifération des «studies» dans le champ des sciences sociales et en quoi ces nouvelles recherches rompent-elles avec la démarche scientifique?

Le modèle américain des «studies» s’est développé aux États-Unis à partir des années 1980 et, en France, des années 2000. Il s’agit d’une reconfiguration des domaines de recherche autour des objets d’étude, définis par leur appartenance à des «communautés»: les femmes («gender studies»), les gens de couleur («race studies», «postcolonial studies»), les homosexuels («gay studies»), voire aujourd’hui les obèses («fat studies») ou les handicapés («disabled studies»). Le problème, du point de vue de la rigueur scientifique, est double: d’une part, ce type de découpage importe directement des problématiques militantes, où les objets sont d’emblée définis comme discriminés, donc comme victimes, donc comme devant être défendus et non pas seulement étudiés ; d’autre part, l’abandon du découpage en disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, etc.) fabrique des universitaires incultes, qui ne connaissent que ce qui touche immédiatement à leur objet et ignorent l’essentiel des concepts, des problématiques, des méthodes des sciences sociales. Ils fabriquent ainsi des micro-compétences valables dans des micro-groupes, et qui n’ont guère d’autres débouchés que celui des luttes politiques, faute de compétences intellectuelles permettant de généraliser, de comparer, de se déplacer dans les multiples possibilités exploratoires offertes par les sciences sociales.

Les «académo-militants», comme vous les appelez, citent souvent Durkheim, pour qui «la sociologie ne vaut pas une heure de peine si elle ne devait avoir qu’un intérêt spéculatif». La recherche doit-elle vraiment échapper à tout agenda de transformation du monde? N’a-t-elle pas pour but d’améliorer la société? La frontière entre science pure et politique n’est-elle pas poreuse?

Les chercheurs et les universitaires ont le privilège d’être payés par la collectivité pour produire et transmettre des connaissances. Tout autre objectif relève d’une autre arène, notamment l’arène civique ou politique - où il est bien sûr parfaitement légitime de vouloir transformer le monde. Mais utiliser les moyens qui nous sont offerts au profit d’objectifs n’ayant rien à voir avec la science relève, à mes yeux, d’un détournement de fonds publics. Quant à la porosité entre «science pure» et «politique», elle est volontairement entretenue par ceux qui professent leur mépris de la science en ne la jugeant pas suffisamment valable en elle-même pour justifier «une heure de peine». Tous les chercheurs sérieux savent très bien repérer les énoncés qui ne relèvent plus du constat ou de l’analyse, produits selon les règles de ce que Max Weber nommait la «neutralité axiologique» (l’abstention d’opinion morale, politique ou religieuse dans le cadre académique), mais qui s’égarent dans le jugement de valeur, la promotion d’une idéologie ou la dénonciation d’une injustice.

Le lieu commun du militantisme académique cumule la naïveté et un naturalisme sous-jacent, qui postule implicitement que seul ce qui est naturel serait nécessaire, de sorte que, par exemple, la différence des sexes deviendrait contingente dès lors qu’elle serait déclarée « socialement construite », et donc transformable ou annulable à volonté

Les thèmes du «pouvoir» (Foucault) et de la «domination» (Bourdieu) sont omniprésents dans la vulgate sociologique contemporaine. Ils pèchent selon vous par une forme d’hyper-constructivisme qui suggère que tout est socialement construit et donc modifiable à l’envi. Qu’entendez-vous par là?

La mode «post-moderne» développée dans le monde anglo-saxon dès les années 1980 à partir de penseurs français (la «French theory») a beaucoup fait pour asseoir la pensée critique sur l’idée que tout serait «socialement construit», donc modifiable et malléable à merci. Le lieu commun du militantisme académique cumule la naïveté (car qu’est-ce qui, dans l’expérience humaine, pourrait échapper au «social», c’est-à-dire au langage, aux institutions, aux interactions, aux systèmes de valeurs?) et un naturalisme sous-jacent, qui postule implicitement que seul ce qui est naturel serait nécessaire, de sorte que, par exemple, la différence des sexes deviendrait contingente dès lors qu’elle serait déclarée «socialement construite», et donc transformable ou annulable à volonté. On confond ainsi les évolutions collectives et transgénérationnelles avec les désirs individuels de changement immédiat.

Le néo-féminisme abreuvé aux «gender studies» use et abuse de ce sophisme, agrémenté depuis peu de la notion, américaine elle aussi, d’«intersectionnalité», qui croise discriminations liées au sexe et discriminations liées à la race, concluant ainsi qu’une femme de couleur tend à être moins favorisée qu’un homme blanc: c’est ce que j’appelle découvrir la lune - une activité que pratiquent avec ferveur et constance les académo-militants.

On a tendance à relativiser la portée de ces théories, en les disant marginales et sans influence. En quoi sont-elles selon vous dangereuses?

Des collègues de l’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires ont montré, grâce à une recherche par mots-clés dans les titres de thèses et de colloques, les appels à contribution, etc., que les termes relevant de ces nouveaux courants (décolonialisme, genre, intersectionnalité, islamophobie, racialisation, etc.) sont présents aujourd’hui dans plus de la moitié du corpus. Peut-on prétendre dans ces conditions que ces tendances seraient marginales ou minoritaires? Elles siphonnent par ailleurs une bonne partie des budgets octroyés aux projets de recherche, que ce soit en France ou au niveau européen. Et que les tribunes contre l’islamo-gauchisme publiées en novembre et en février aient pu susciter en réponse des pétitions comptant des centaines de signatures dit assez la force de ces courants. Il n’est donc nullement superflu de les combattre, comme j’ai essayé de le faire dans ce «tract», car ils sont objectivement dangereux.

Le principal danger à mes yeux consiste à faire croire aux jeunes générations que cette bouillie militante serait de la science, et qu’en cela consisterait la recherche: autant dire qu’ils sont formés dans l’idée que le savoir n’est pas une valeur en soi, puisqu’il ne se justifierait que d’un objectif de transformation du monde. On leur vend donc le contraire de ce pour quoi ils sont censés entrer à l’université, et on gaspille les énergies pour des productions dont le niveau intellectuel est souvent misérable.

Il existe par ailleurs un autre danger, plus directement politique: celui d’accréditer une définition communautariste et essentialisée de la citoyenneté, au rebours des valeurs de l’universalisme républicain dont notre pays est le fer de lance depuis la Révolution française. Mais il s’agit là d’une problématique politique, qui nous éloigne de la cause proprement épistémique - relative au savoir - que j’ai voulu défendre en dénonçant «ce que le militantisme fait à la recherche»…

"Ce que le militantisme fait à la recherche" chez Gallimard.

 


LE PROPHETE ET LA PANDEMIE

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DU MOYEN-ORIENT AU JIHADISME D'ATMOSPHERE

Par Gilles KEPEL

Certes  l’ouvrage est ardu à lire.  C’est une enquête très serrée et très documentée mais un outil indispensable  pour qui veut comprendre ce qu’est aujourd’hui « l’islamisme », ou « islam politique », et quels en sont les différents acteurs, les alliances qu’ils nouent et les stratégies qu’ils développent, face aux grands acteurs mondiaux : Europe, Etats-Unis, Russie et même Chine. L’auteur y explique comment on est passé d’un djihadisme de commanditaires avec Al Qaïda et Daech à un « djihadisme d’atmosphère » alimenté par des « entrepreneurs de colère ».

Le livre de Gilles Kepel trouve toute son actualité, malheureusement, avec le nouvel  attentat qui vient de frapper la France, et qui entre en une triste résonnance avec  les  mécanismes qu’il décrit. Voilà un livre que tout responsable public, homme politique ou fonctionnaire exécutif devrait lire. Cela éviterait à certains leur attitude de déni.

Gilles Kepel est directeur de la chaire « Moyen-Orient Méditerranée » à l’Ecole Normale supérieure. Il est l’un des rares spécialistes français du monde arabe et fin connaisseur du Moyen-Orient. Son savoir gène les mouvances décoloniales et « indigénistes » à l’œuvre dans l’Université et les grandes écoles dont il affirme qu’elles  participent indirectement de ce djihadisme d’atmosphère. Il en a vécu personnellement  les effets par la fermeture de la  chaire « Moyen Orient Méditerranée » à Sciences Po, créée en 1985 par Rémy Leveau et dont il avait pris la suite, et qui rayonnait dans le monde entier. « La connaissance a été éradiquée pour faire  place nette à l’idéologie, et l’on a vu apparaître le « hidjab day » à l’instigation d’associations islamistes et les études postcoloniales » précise-t-il. Or Gilles Kepel déplore le délaissement des études de la langue et de la civilisation arabes quand elles n’ont pas été détruites volontairement par de hauts fonctionnaires omniscients mais incultes et des « cuistres universitaires » selon lesquels  « ça ne sert à rien de connaître l’arabe pour comprendre ce qui se passe en banlieue ». Il  plaide au contraire pour que soit renforcée en France et à l’université la connaissance du monde arabe, de ses langues, de ses cultures et civilisations qui ne se réduisent nullement à la simplification salafiste. Une faiblesse que la  loi « confortant les principes républicains » ne saurait compenser.

Dans son livre « Le Prophète et la pandémie », il tente un parallèle avec la progression du coronavirus : « et si le djihadisme prospérait dans notre pays à la manière d’un virus ? ». En retraçant l’année 2020, de l’effondrement du marché pétrolier à l’assassinat de Samuel Paty, d’Ankara aux banlieues françaises, il démonte les rouages d’un mécanisme qui se met en place, s’appuyant sur « une atmosphère » entretenue par des activistes qui ne peinent pas à motiver quelques « idiots utiles » qui passent à l’acte. Les ressorts sont souvent complexes et les alliances à géométrie variable courantes : ainsi en Syrie, Turcs et Iraniens parrainent deux camps ennemis mais communient dans le patronage du mouvement palestinien au pouvoir dans la bande de Gaza… Cartes et chronologie à l’appui, il met en perspective l’actualité de l’année 2020 ce qui permet de comprendre la trame profonde des évolutions à l’œuvre. Ainsi vous saurez comment s’est forgée « l’entente d’Abraham » sous l’égide des Etats-Unis qui établit la paix entre les pays arabes et Israël avec la bénédiction discrète du saoudien Mohamed Ben Salman, et comment cette entente se heurte au front « fréro-chiite » animé par Qatar, Turquie et Iran, avec le soutien ponctuel de la Russie…

Parmi les indispensables : le président turc Erdogan en profite pour mener une « blitzkrieg » pour tenter de refaire d’Istanbul le centre de l’islam mondial. Ainsi il rend au culte musulman la  basilique Sainte Sophie dont Atatürk, pour « l’offrir à l’humanité », avait fait un musée 85 ans auparavant. Il fait de la France sa bête noire pour faire oublier l’héritage très francophile d’Atatürk, mène une campagne déchaînée contre le président Macron qu’il couvre d’insultes en réaction à son « islamophobie » présumée, permettant à son contempteur de conforter la figure du héraut des musulmans offensés. Il devient de ce fait, l’un des principaux entrepreneurs du djihadisme d’atmosphère, d’autant plus qu’il peut attiser les affrontements avec la république laïque honnie par les leviers qu’il  possède sur notre propre territoire, telle l’association Milli Görüs. Il peut même provoquer des désordres comme on l’a vu à Décines où des « Loups gris », des extrémistes nationalistes turcs, sont venus en commando, s’attaquer aux descendants du génocide arménien, depuis longtemps réfugiés en France et intégrés. Par ailleurs, il bénéficie de la mollesse de l’Europe qu’il n’hésite pas à humilier.

En dehors du Moyen Orient, il existe un autre territoire qui cristallise l’ensemble  des crises : la Libye.  On y trouve un concentré des  problèmes :  des hydrocarbures aux migrations, du terrorisme aux rivalités  entre Tripolitaine - où Turquie et Qatar soutiennent, avec la mansuétude américaine, un pouvoir issu des Frères musulmans -, et la Cyrénaïque, - où Abou Dhabi et Le Caire appuient leurs rivaux avec le support de Moscou -. Sur le terrain les  deux camps se combattent grâce à des mercenaires syriens prélevés parmi les insurgés islamistes et les miliciens pro-Assad démobilisés, tous les ingrédients sont réunis pour que viennent s’installer là le vecteur de la déstabilisation de l’Afrique du Nord et derrière elle de l’Europe,  en parallèle au contentieux qu’Ankara cultive contre Athènes en Méditerranée. Et profitant que l’Europe  est divisée entre les intérêts concurrents de l’Italie et ceux de la France.  

Le résultat en est un terrorisme qui frappe  en France, en Autriche, avec des combattants sans organisation. Passant tous les attentats au crible, il met à jour, preuves à l’appui, le système des « entrepreneurs de colère », mobilisant foules et réseaux sociaux du monde musulman pour venger le prophète face à l’Occident, qui servent de support de motivation. Mille autres détails passionnants ou éclairants émaillent un ouvrage riche en références.

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.

A lire en prenant son temps !

« Le Prophète et la Pandémie », du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère – Gilles Kepel – Chez Flammarion. Collection Esprits du Monde.

 


LA LUTTE DES RACES POUR REMPLACER LA LUTTE DES CLASSES

Bruckner Un coupable 001

 

« Les progressistes se battaient jadis au nom du prolétariat, du tiers-monde et des damnés  de la terre. Trois discours –néoféministe, antiraciste et décolonial- désignent désormais l’homme  blanc comme l’ennemi :  son anatomie fait de lui un prédateur par nature, sa couleur de peau un raciste, sa puissance un exploiteur de tous les dominés »… » Voilà en gros pour  le  fond de l’ouvrage que Pascal Bruckner nous livre dans « Un coupable presque parfait ». 

Cette substitution a été rendu possible  par  l’effondrement  des  gauches européennes après la chute du mur de Berlin. Ces fariboles interviennent dans un contexte de vide de la gauche classique.  Le  marxisme est mort en 1989 et la  social-démocratie est  agonisante.  Pour mettre fin  à ce désarroi, il est tentant d’adopter les théories américaines. Le progrès, la liberté et l’universel ont laissé une place vide comblée par la nouvelle triade directement importée des Etats-Unis : le genre, l’identité et la race avec ses corollaires, le néoféminisme, le « décolonial », l’indigénisme, le communautarisme. L’ennemi N°1 c’est désormais l’homme blanc, l’exploiteur, le prédateur. Sa couleur de peau fait de lui le comble du racisme… et le coupable idéal, le bouc émissaire cible de toutes les frustrations, colères, injustices ressenties, et paradoxalement le fossoyeur de l’humanisme. L’auteur analyse le succès de ces théories auprès d’une catégorie de gens en jachère dans les médias et  à l’université.

Bruckner règle d’abord son compte à l’idéologie féministe actuelle, celle, du Génie Lesbien d’Alice Coffin, par exemple, selon laquelle la femme n’est pas l’égale de l’homme, elle lui est supérieure surtout si elle est LGBTQ. Pour ces militantes néo-féministes venues d’outre Atlantique,  il faut tuer les hommes blancs qui portent en eux la culture du viol : « Les agresseurs sont toujours des blancs », d’où le syllogisme imparable. Puis il dénonce l’opprobre délirante jetée sur ce néo colonialisme que l’on va dénicher dans les statues déboulonnées et dans les livres qu’il faut jeter au feu, car il maintient parait-il les minorités en esclavage, mais les mêmes ne veulent pas  voir le colonialisme jaune qui se répand en Afrique, comme ils sont virulents sur l’esclavagisme des blancs en faisant l’impasse totale sur celui des arabes, bien plus  ancien et bien plus tardif à se tarir. Même notre langue maternelle est clouée au pilori par l’idéologie progressiste. Surtout, arrêtons de nous flageller au nom de la mauvaise conscience héritée de la période de l’expansion coloniale et de ses séquelles ou du mauvais sort subi par les migrants ou encore des violences conjugales qui seraient l’apanage de l’homme blanc.

Ces fariboles  font pourtant l’objet d’une vaste entreprise de rééducation à  l’œuvre à l’université, dans les médias, qui demandent à ceux qu’on appelle les Blancs de se renier.  Il y a trente ans, il restait assez de raison à droite et à gauche pour rire  de ces insanités, mais aujourd’hui l’antiracisme raciste revient avec de nouveaux protagonistes et trouvent un écho  jusqu’au plus haut  sommet de l’Etat. Les professeurs de honte, néoféministes, décoloniaux,  indigénistes pullulent et nous invitent au repentir. Il faudra donc une contre révolution culturelle et Bruckner nous y invite, car on peut sans doute s’attendre, si on n’y prend garde, à ce que l’on renvoie dans l’oubli nos écrivains et nos artistes bourrés de préjugés bourgeois.  Beethoven n’est-il pas « trop mâle, trop blanc et trop vieux  … ».

L’homme blanc a peut-être commis des horreurs, mais il  a aussi inventé les droits  de l’homme et forgé  le concept de crime contre l’humanité,  qui ne viennent ni d’Asie, ni d’Afrique,   ni d’Amérique  latine. L’occident a été capable de reconnaître sa propre  barbarie quand bien d’autres  se  cantonnent dans le déni : les atrocités de Mao,  le génocide arménien… Peut-être est-il bon de rappeler que le dernier marché aux esclaves a été interdit  au Maroc en … 1920.

Faire de  l’homme blanc le bouc émissaire des minorités « intersectionnelles » ce n’est jamais que remplacer un racisme par un autre et nous condamner à l’horizon funeste de sociétés tribalisées, crispées sur leur trésor identitaire et en proie à la guerre de tous contre tous. Comme l’idéal « universel » des Lumières  qui voit d’abord l’Homme avant ses différentes identités, nous paraît bien préférable !

La démonstration repose  sur une culture encyclopédique, la richesse des citations et la qualité des référents qui lui permettent de délivrer quelques truismes implacables et glaçants. La clarté du propos,  renforce le côté irréfutable des démonstrations à l’appui desquelles l’auteur-procureur fait souvent appel à des «avocats» de la cause blanche talentueux et sans parti pris outranciers, tels James Baldwin (la prochaine fois, le feu), le chercheur afro américain Shelby Steel ou … Joséphine Baker. Selon ses propres mots, Bruckner a un don pour « démêler l’écheveau » le plus compliqué comme l’affaire Adama Traoré et les manipulations du mouvement « Vérité pour Adama » ou pour dénoncer «l’hétérorisme» qui fait fureur dans l’idéologie à la mode. Evidemment, il faut faire avec et trier, hiérarchiser, ce  qui exige un effort. Mais le jeu en vaut la peine.

Heureusement, conclut notre philosophe, toujours très engagé : « Nous sommes encore nombreux à préférer les Lumières de la Raison aux ténèbres de la Race et à défendre la civilisation de l’Europe, une des plus belles de l’histoire

Pour renforcer cette certitude, lisez donc « La grande déraison » de Douglas Murray,  ouvrage dans lequel l’auteur américain décrit les  ravages de l’idéologie intersectionnelle aux Etats-Unis.

Pascal Bruckner, Un coupable presque parfait –La construction du bouc émissaire blanc – Grasset.


HADDOCK A 80 ANS, MILLE SABORDS !

Haddock 80

Bien que plus vieux que Tintin dans la vie dessinée, Haddock en tant que personnage  est plus jeune que son inséparable ami, qui affiche,  en ce début janvier 2021 ses 92 ans de personnage de BD. Haddock, dont on apprendra bien plus tard qu’il se prénomme Archibald, est apparu dans le « Crabe aux pinces d’or ». Il est alors le capitaine au long cours d’un cargo, « le Karaboudjan », alcoolique au dernier degré, et entretenu dans son vice par son second, Allan, qui utilise le bateau pour faire du trafic de drogue, à son insu.

Un nouveau personnage.

Haddock apparaît donc en 1941, c’est le 9 janvier qu’il croise la route de Tintin, ou plutôt l’inverse puisque ce dernier fait une intrusion spectaculaire dans la cabine du capitaine. Il vient grossir les rangs des personnages qui entoureront le héros dans toutes ses aventures. Le marin barbu fera sa réputation avec ses sautes d’humeur, son penchant pour le « Loch Lomond », ses crises de délirium à répétition  et surtout ses insultes. Dans les années 50, avec les copains, on s’ingéniait à apprendre  par cœur son florilège, et même à tenter de l’enrichir par imitation. Je me souviens encore d’une « brique enfumée » inventée par Pierrot, l’un d’eux. Le génie d’Hergé est d’avoir accolé à Tintin, personnage pur et sans défaut, un être humain plein de défauts, colérique, prétentieux, impulsif. Il est grossier  comme souvent les gens de mer le sont,  mais il fallait contourner les impératifs de l’époque qui régissaient la littérature de jeunesse, c’est pourquoi le capitaine ne pouvait pas décemment utiliser les insultes en vigueur à l’époque, à connotation scatologique ou sexuelle, qui auraient été censurées. Hergé réussit encore son coup en le dotant d’une logorrhée inhabituelle, faite de mots peu connus ou d’expressions détournées de leur sens   comme « moule à gaufre »,  « bachi-bouzouk » ou « ectoplasme ».  « Les bandes de … » ou « les espèces  de … » fleurissent à chaque séquence. Après de longues recherches, Albert Algoud, tintinologue réputé, a découvert le sens de « tchouk-tchouk-nougats » : c’était le nom donné aux marchands ambulants dans le nord de la France et en Belgique. La ruse a tellement bien fonctionné, qu’aujourd’hui encore, Haddock est aussi réputé que Tintin, dont on ne connait comme réaction verbale que « sapristi ! », très propre et très correct. C’est encore grâce à Albert  Algoud qu’on connait la liste des injures et leur sens réel avec son « intégrale des jurons du Capitaine Haddock ». Sens que gamins nous recherchions dans le dictionnaire.

Qui est vraiment « Haddock » ?

« Tintin c’est moi », affirmait Hergé. Ce qui fait que ses aventures n’ont pas eu de suite après la mort de son créateur.  Mais qui est Haddock ? Dans l’univers de Tintin, les personnages qui gravitent autour de lui, ont un rapport avec la vie réelle d’Hergé. Pour Serge Tisseron et pour d’autres experts, Haddock serait aussi une transposition d’Hergé, mais son côté « noir ». Comme Haddock, il était capable d’écarts, de dépression, il était hanté par la folie de sa mère et il avait peur de sombrer lui aussi. Tintin-Haddock, les deux faces d’Hergé. Ne manque que le sexe. Mais les aventures de Tintin n’abordent jamais cet aspect de la vie humaine ? C’est tout juste si l’on subodore un penchant de la Castafiore pour le capitaine, que les médias voudraient marier dans « les  Bijoux de la Castafiore ».

Apporter de la fantaisie dans l’univers de Tintin.

Le rôle du Capitaine Haddock est donc d’apporter de  la fantaisie dans les aventures de Tintin dont le  personnage trop  parfait aurait pu lasser le public. Si Haddock est alcoolique, c’est d’abord pour le comique qu’Hergé veut en tirer, lui qui a été abreuvé par le cinéma muet. Le capitaine est donc excessif dans la gestuelle, les mots et les réactions. Mais imposer un personnage alcoolique et intempérant dans une BD pour enfants et adolescents, à une période où il fallait faire attention à ce qu’on disait, c’est un tour de force. Au début, c’est un fou furieux. Son amitié avec Tintin commence très mal : Haddock tente de l’étrangler. Tintin rêve que Haddock veut lui tire-bouchonner la tête. Cette relation aurait pu être éphémère mais Hergé a dû comprendre toutes les possibilités qu’il pouvait tirer du personnage : ainsi, quand, sur la dune, dans le désert, Haddock se lève fou de rage –un tir vient de fracasser la bouteille posée à côté de lui-  et se met à insulter les pillards pour les faire fuir, il ne se rend pas compte que ce qui les fait réellement fuir est la cavalerie qui arrive derrière lui. Il croit avoir une grande puissance avec ses jurons, alors que ce n’est que de la gueule. Effet comique garanti, amplifié par le découpage des vignettes !

Il a donc fallu donner une épaisseur au personnage.

Ce sera fait avec « le secret de la Licorne » et « le trésor de Rackam le Rouge », puisque le voilà descendant du Chevalier de Hadoque et propriétaire d’un trésor. Ce marin perdu se découvre une lignée, avec des origines nobles.  Cela l’oblige à se « civiliser ». Il se retrouve avec un château ayant appartenu à son ancêtre  au fronton duquel les armoiries affichées montrent un « dauphin couronné », autre fantasme hergéen, et au fil des aventures,  il deviendra un gentleman-farmer. Moulinsart sera même le cadre d’un voyage immobile  avec le mystère des « Bijoux de la Castafiore ». Au fil des aventures il se donne les moyens de dépasser les forces qui le déchirent au  point qu’à la fin, il paraît apaisé. Et dans « Tintin et les Picaros », c’est même lui qui décide d’aller délivrer la chanteuse d’opéra, pour laquelle il aurait une affection…  C’est là qu’Hergé lui accorde enfin un prénom. Il était temps, on est au 23ème album. A noter que ni les Dupondt, ni Tintin n’ont eu ce privilège.

Pourquoi Hergé a-t-il choisi ce nom pour son personnage ?

Haddock, c’est le nom d’un poisson fort connu en Belgique, de l’églefin fumé. Ce qu’on sait moins, c’est aussi le nom du commandant du paquebot jumeau du Titanic (véridique) qui arriva le premier sur les lieux de la catastrophe. Albert Algoud fait le lien avec l’épave qui commande le Karaboudjan : le spectacle des cadavres  aurait ravagé le pauvre capitaine qui ne s’en serait jamais remis. Haddock, un nom facile à retenir, sauf pour la Castafiore. Rien que dans l’album des bijoux, on trouve 14 déclinaisons qu’elle utilise pour nommer le capitaine qui ne cache pas son agacement : Bartock, Kappock, Koddack, Mastock, Kosack, Hammock, Kolback, Karbock, Karnack, Hocklok, Kornack, Hablok, Maggock et Medock ! Pour autant, par la grâce d’Hergé, il est devenu un héros légendaire qui fait partie de la continuité » du monde. Il est encore en résonnance avec ce que nous sommes. Comme les  personnages de Molière, Haddock est universel !

Tonnerre  de  Brest !

 


SYLVAIN TESSON ET LE SECRET DE L’AIGUILLE D’ETRETAT.

L'aiguille creuse Tesson 1003

 


L'aiguille creuse Tesson 1005 « … Une fois seul, Beautrelet retourna vers le fort. Il l’avait déjà presque dépassé, quand tout à coup il s’abattit à terre et resta blotti contre un pan de mur. Et il songeait en se tordant les mains :

— Suis-je fou ! Et s’ « il » me voit ? Si ses complices me voient ? Depuis une heure, je vais… je viens…

Il ne bougea plus.

Le soleil s’était couché. La nuit peu à peu se mêlait au jour, estompant la silhouette des choses.

Alors, par menus gestes insensibles, à plat ventre, se glissant, rampant, il s’avança sur une des pointes du promontoire, jusqu’au bout extrême de la falaise.

Il y parvint. Du bout de ses mains étendues, il écarta des touffes d’herbe, et sa tête émergea au-dessus de l’abîme.

En face de lui, presque au niveau de la falaise, en pleine mer, se dressait un roc énorme, haut de plus de quatre-vingts mètres, obélisque colossal, d’aplomb sur sa large base de granit que l’on apercevait au ras de l’eau et s’effilait ensuite jusqu’au sommet, ainsi que la dent gigantesque d’un monstre marin. Blanc comme la falaise, d’un blanc-gris et sale, l’effroyable monolithe était strié de lignes horizontales marquées par du silex, et où l’on voyait le lent travail des siècles accumulant les unes sur les autres les couches calcaires et les couches de galets.

De place en place une fissure, une anfractuosité, et tout de suite, là, un peu de terre, de l’herbe, des feuilles.

Et tout cela puissant, solide, formidable, avec un air de chose indestructible contre quoi l’assaut furieux des vagues et des tempêtes ne pouvait prévaloir. Tout cela, définitif, immanent, grandiose malgré la grandeur du rempart de falaises qui le dominait, immense malgré l’immensité de l’espace où cela s’érigeait.

Les ongles de Beautrelet s’enfonçaient dans le sol comme les griffes d’une bête prête à bondir sur sa proie. Ses yeux pénétraient dans l’écorce rugueuse du roc, dans sa peau, lui semblait-il, dans sa chair. Il le touchait, il le palpait, il en prenait connaissance et possession. Il se l’assimilait…

L’horizon s’empourprait de tous les feux du soleil disparu, et de longs nuages embrasés, immobiles dans le ciel, formaient des paysages magnifiques, des lagunes irréelles, des plaines en flammes, des forêts d’or, des lacs de sang, toute une fantasmagorie ardente et paisible.

L’azur du ciel s’assombrit. Vénus rayonnait d’un éclat merveilleux, puis des étoiles s’allumèrent, timides encore.

Et Beautrelet, soudain, ferma les yeux et serra convulsivement contre son front ses bras repliés. Là-bas, — oh ! il pensa en mourir de joie, tellement l’émotion fut cruelle qui étreignit son cœur, — là-bas presque en haut de l’Aiguille d’Étretat, en dessous de la pointe extrême autour de laquelle voltigeaient des mouettes, un peu de fumée qui suintait d’une crevasse, ainsi que d’une cheminée invisible, un peu de fumée montait en lentes spirales dans l’air calme du crépuscule. »

                                                   Extrait de « L’aiguille  creuse » de Maurice Leblanc.

Dans le roman de Maurice Leblanc, Arsène Lupin tente d’échapper à la police et à Isidore Beautrelet, un lycéen rusé et habile en déductions.  Après une longue enquête et malgré les nombreuses embûches et obstructions menées par le gentleman cambrioleur, le lycéen découvre enfin le repaire de son adversaire. L’extrait ci-dessus nous fait revivre ce moment décisif du roman. Arsène Lupin se cacherait à l’intérieur du célèbre rocher près d’Etretat où se trouverait également le fabuleux trésor des rois de France.

L'aiguille creuse Tesson 1001L’aiguille est-elle vraiment creuse ? Le trésor y est-il  encore ? Voilà une vérification qui aurait intéressé Tintin. Eh bien le  héros d’Hergé est réincarné en la personne de Sylvain Tesson. Il aime relever les défis de la littérature. Après avoir sillonné la Mer Méditerranée dans les pas d’Ulysse, notre Tintin du XXIème siècle, a voulu vérifier le « secret de l’aiguille creuse », en escaladant le célèbre rocher. En redingote et chapeau haut-de-forme, s’il vous  plait ! pour rappeler que c’était le repaire d’Arsène Lupin.  Pour le détail, il en fait le récit dans le Figaro magazine de cette semaine avec  son complice Philibert Humm. Et, pour faire un pied  de nez à « l’esprit de sérieux qui nous gouverne et aux masques qui nous étouffent », depuis son sommet, il nous lance un appel  pour que nous retrouvions ce qui fait l’esprit français : la gaieté, la désinvolture, la joie de vivre, l’esprit d’aventure, l’amitié …

L'aiguille creuse Tesson 1004

L’APPEL DE L’AIGUILLE

POUR LE PRIMESAUT DE FRANCE !

Quelle force s’est acharnée à nous rendre si tristes, nous, Français ?

Le monde a parfois considéré la France comme la patrie de la légèreté universelle.

Un proverbe disait : « Heureux comme Dieu en France. »

Pourquoi sommes-nous devenus si méchants et à ce point moroses ?

Les temps sont durs, nous le savons. Ils l’ont toujours été.

C’est précisément dans la peine que la gaieté est cruciale.

Cet appel n’est pas une lubie d’enfant gâté, mais une supplique.

Résumons le début du siècle XXI.

Chacun, devant l’écran ou derrière son masque (c’est la même chose)

surveille son voisin.

On connaît ses droits, on se pense offensé. On signale, on assigne,

on exige réparation. On  se censure puisqu’on s’épie. Le langage est régenté.

Un bon mot s’appelle une discrimination.

Quelques-uns s’emploient à tout réinventer. La forme des villes, le visage des paysages,

la substance de  la langue, les vieux modes de vie, les livres d’histoire.

Terra Nova et novlangue, disent-ils !  Résultat : un infralangage de manageurs,

un ordre techno-moral et  plus personne pour chanter à table

après les repas  de  famille. Quel chantier, quel pensum !

Chacun se sent malheureux. On pense la France l’antichambre de l’enfer.

On connaît mal le Soudan.

Voilà pour le tableau. Il est moins vivifiant qu’un Monet maritime.

Nous sommes quelques-uns à ne pas aimer ces maussaderies.

Nous leur préférons l’électricité d’Arsène Lupin et l’esprit de l’aiguille creuse.

Le héros de Maurice Leblanc ne voulait pas changer le monde, ni trouver des

coupables. Au sommet de l’aiguille blanche, il se gaussait des idées creuses.

Il moquait les vieilles barbes, échappait à l’enfermement. Il défiait les ordres

Poussiéreux mais n’imposait rien par la  violence, ni par l’esprit de sérieux, poison

suprême. Rebelle et poli. Il chantait le « primesaut », autre nom de la gaieté,

et célébrait les rois qui savaient s’amuser.

Il y avait en lui l’anarchiste et le seigneur féodal.

Par le primesaut il faut entendre la fantaisie du style, l’amour de la liberté, l’absence

du ressentiment, le goût des belles choses. Le contraire du primesaut, c’est la  vie sans

la joie telle que la concocte l’administration psycho-sanitaire « pour votre confort et

votre sécurité ».

Le primesaut est notre trésor perdu : la désinvolture et la longue mémoire.

L’essence de la France se tient peut-être là :

dans la rencontre des gravités publiques et des gaietés privées.

Nous autres, qui aimons les aiguilles, nous ne manifestons pas, nous ne revendiquons

rien. Nous faisons attention à ne pas faire tomber les pierres. Nous vénérons

ce qui est plus ancien que nous, ce qui demeure et ce qui domine. Nous préférons la

liberté à la sûreté, les nostalgies personnelles aux promesses

globales. Nous voudrions aimer, boire et chanter sans que la puissance publique nous

indique comment vivre, sous quel masque nous cacher, de quoi nous repentir et

comment nous exprimer.

Nous aimons les aiguilles parce qu’elles sont des refuges, comme  les Patagonies,

La colonne des stylites, certains jardins, quelques musées et les tablées d’amis.

Les strates des parois d’Etretat trahissent la profondeur des temps :

accumulation de la mémoire. Les silex sont coupants : esprit d’insolence.

Le soleil frappe l’ombre : gaieté de plein vent. La mer les barate, jamais fatiguée :

énergie vagabonde. Elles se tiennent debout, postées devant le  large, le dos tourné :

distance polie. En leur sommet, on y respire bien, on y dit ce que l’on veut, et la  vue

porte loin : liberté vitale. Iode, azur, photon : devise de notre royaume.

Les  aiguilles sont belles car intouchées par l’Administration et  conservées

par le temps. On y est libre de  déclarer son amour à la France, à la gaieté,

aux amis, à l’art, aux bêtes, à l’aventure. Elles s’écroulent un peu,

mais elles tiennent bon contre la gravité !

Il faut connaître ses aiguilles, les rejoindre,

Se tenir debout sur leur fine pointe, quand l’air devient épais.

Que les vieilles aiguilles crèvent les nouvelles baudruches ! 

 

L'aiguille creuse Tesson 1002Et Philibert Humm de conclure : au prétexte qu’il fait l’usage d’un sous-marin, téléphone au monde entier et roule à plus de quatre-vingts kilomètres par heure, il s’en trouve pour prétendre que Lupin n’a jamais existé. Qu’il serait le pur produit d’une imagination fantaisiste, celle de l’écrivain Maurice Leblanc. Croyez-moi ou ne me croyez pas, cela m’est égal. Je puis dire pourtant que je l’ai vu comme je vous vois, gravissant la paroi de l’aiguille creuse, il y a quelques jours de cela. Et en chapeau de cuir bouilli ! Et guêtres, et redingote ! Je puis dire aussi que j’étais son complice…

… Ces monte-en-l’air sans butin, ces conquérants de l’inutile, l’époque nous commandait de les dédaigner. Leur canular ne rapportait rien, sans compter que tous ces efforts étaient «chronophages», comme disent les esthéticiennes de Romorantin. Lupin a peut-être enfin trouvé un ennemi à sa mesure: l’esprit de sérieux. Il paraît que la fantaisie est passée de mode, ainsi que le primesaut, le poireau vinaigrette et les faux cols en Celluloïd. Nous ne marchons pas. Ils grimpent. Et nous montons les aiguilles en épingle.

… Ainsi donc, Lupin existe, c’est un fait indiscutable. Il existe parce qu’il le faut. Parce que je l’ai vu. Parce que sans lui le monde aurait bien mauvaise mine. «Et l’on ose dire que la vie est monotone! s’exclame-t-il à la fin du roman. Mais la vie est une chose adorable, mon petit, seulement, il faut savoir… et moi je sais…»

Et moi j'ajoute : "Ah que tout cela fait du bien !"

 


DU SARKO « NI PLUS, NI MOINS » !

Temps des tempêtes Sarko001

 

LE TEMPS DES TEMPÊTES

L’écriture se veut nerveuse et il n’est pas difficile de voir que le récit a été écrit d’un seul jet. On y retrouve l’ancien Président tel qu’en lui-même. Tout y est : le ton, les tics verbaux, les formules aussi bien assassines que laudatives, même l’emphase reste celle qu’on lui connaît bien. Bien sûr, la pâte humaine est présente, elle transpire à chaque page, elle participe du personnage. Nicolas Sarkozy aime la politique. Et on le croit difficilement quand il assure avoir tourné la page. Il a aimé ses fonctions, même si celles-ci lui ont parfois demandé plus que de raison. Mais on sent qu’il aime par-dessus tout les Français et la France dont il a une haute idée et pour laquelle il nourrit la plus grande ambition. Alors quand il affirme, en ouvrant son récit que « les tempêtes l’ont toujours fasciné » nous ne sommes pas surpris. On savait déjà de lui qu’il ne manque jamais de courage, il l’avait montré lors de la prise d’otages  des élèves d’une école de Neuilly, dont il était le maire. On comprend aussi que son quinquennat l’a profondément marqué, les injustices pour ne pas dire l’acharnement, dont il a été victime aussi. Voilà pourquoi, exilé au Cap Nègre, pendant le confinement, privé de ses sorties à vélo, il s’est rabattu sur l’écriture. Et en 500 pages il fait le tour des deux premières années de son quinquennat. Il fallait que ça sorte. Et cela tombe bien : le « Temps des Tempêtes » résonne avec la crise économique que traverse la France.

Sarkozy « assume ».

Il ne s’agit pas ici de résumer le livre. Au « sarkozyste » qui suivait l’action du Président au quotidien, il n’apprend d’ailleurs pas grand-chose. Cela ne retire pourtant rien à l’intérêt de la lecture. Il n’est pas inintéressant de découvrir comment le quinquennat a été vécu de l’intérieur : ses premiers pas et la découverte de la fonction, l’exercice du pouvoir au quotidien, les crises auxquelles il a dû faire face, qu’elles soient de l’ordre de l’intime ou dans le cadre de ses fonctions. Rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est passé sous silence. Même quand l’enchaînement des faits lui est défavorable. Et il n’hésite pas à reconnaître ses bévues.

L’hyperprésidence.

On savait Nicolas Sarkozy  hanté par l’inaction de son prédécesseur. On va donc vivre de l’intérieur cette hyperactivité qui avait marqué son action dès sa prise de fonction. « En allant vite, je voulais créer une dynamique, impulser un rythme, donner un sentiment d’efficacité » écrit celui qui avait décidé de s’occuper de tout, de tout mener de front, de tout suivre et d’être derrière chacun de ses ministres. Le récit recoupe ce qu’on savait : une vie politique bousculée par les projets, les coups d’éclats, les initiatives « transgressives » comme l’ouverture à des personnalités de gauche… Les syndicats, on s’en souvient, ne savaient plus où donner de la tête. Et l’international est soumis au même rythme. Aucun mea culpa sur les choix politiques fondamentaux pour lesquels il ne regrette rien et il n’est pas inutile d’en faire le bilan. Car, près de dix ans plus tard, il est facile d’en mesurer le bien-fondé de la plupart.

La part des confidences.

Evidemment, l’intérêt d’un tel ouvrage réside dans la part du vécu méconnue de l’extérieur. De la séparation avec Cécilia à la liaison puis au mariage avec Carla, les relations avec les grands du monde, le décryptage du caractère d’Angela Merkel, les portraits du personnel politique de son camp comme des adversaires… le livre fourmille de détails. Les jugements sont parfois sans appel. Ils sont, la plupart du temps, le simple constat tiré du vécu. Ils permettent de mesurer la méchanceté gratuite, quand ce n’est pas la haine de certains, l’hypocrisie ou la lâcheté des autres. Les anecdotes sont nombreuses, cocasses ou plus sérieuses. Elles donnent au récit sa densité humaine. 

Les dernières pages du livre s’ouvrent sur la plus forte des secousses de son quinquennat : la crise des « subprimes ». Ces pages entrent en résonnance évidemment avec la crise économique déclenchée par la pandémie du Coronavirus : « Fascinant de voir surgir exactement les mêmes phénomènes dans des contextes pourtant bien différents » !  Un hasard qui sonne comme une évidence : si les choses tournent mal, lui, se sent à l’aise par gros temps. Mais le « capitaine » jure qu’il n’est pas en campagne et que la politique ne lui manque pas. Il est vrai qu’avec Carla et Giulia il a probablement trouvé une vie bien remplie d’amours. Il a pris soin de ne fermer aucune porte et cela ne l’empêche pas de conclure : « C’est le sens de la politique. Voir grand, voir large, voir pour demain ». Une manière de dire qu’il n’est pas usé et que …  

De quoi alimenter les espoirs dans le camp de son électorat.

 

Le Temps des Tempêtes - Ed.  L'Observatoire. 

 


LA COMMODE AUX TIROIRS DE COULEURS

 

La commode aux tiroirs de couleurs001

Roman d’Olivia RUIZ.

J’ai déjà écrit un article sur Olivia Ruiz.  C’était à l’été 2008, elle était alors au début de sa carrière de chanteuse, tout au moins sur les plateaux télé. Je disais que j’appréciais ses textes, ses rythmes, sa voix, sa gestuelle : bref, une véritable déclaration de fan. Et j'ai toujours un ou deux CD à portée de main quand « l'envie d'Olivia me vient » ! Cette une femme qui a du talent  et  elle vient encore de le  prouver avec la  publication de son premier roman : « La  commode aux tiroirs de  couleur ».  Tout le monde savait déjà que son nom de scène, elle l’a emprunté à sa grand-mère, et que son ascendance ibérique lui tient chaud au cœur depuis qu’elle s’exprime, bien que ce lien ne lui vienne que de sa mère. On en retrouve les accents dans ses chansons, dans son spectacle, dans sa gestuelle.  Pourquoi cet attachement ?  C’est peut-être pour tenter d’y répondre qu’elle a écrit ce qui aurait pu être un récit autobiographique, mais qui faute d’éléments concrets est devenu un authentique roman.

Le thème de l’histoire revient sur son passé de petite fille de réfugiés espagnols ayant fui le franquisme. Une histoire qui résonne dans notre famille puisque ma belle-mère a connu le même épisode, et qui plus est, avec des ressemblances dans le parcours de la fuite vers la France, et l’accueil qui était réservé aux réfugiés. Comme chez nous, elle s’est heurtée à une sorte d’omerta sur l’exil.

A 40 ans, elle dévoile donc une autre facette de son talent : elle écrit  avec un style inimitable que sa double culture rend encore  plus attachant. Les  300 pages se lisent d’un coup.  On sourit, on s’amuse et on sort  son mouchoir à la fin.  Sa fougue, qui fait partie de son personnage, et que l’on  mesure sur scène, se retrouve ici dans le choix des mots, dans les images, dans le rythme de la phrase. Le tableau est complet, car faute de témoignage, elle s’est documentée. L’Espagne franquiste, la guerre civile, la fuite à pied à travers les Pyrénées, l’arrivée dans les camps, prennent un accent véridique tellement ils sentent le vécu. On a  envie d’y croire.  Et puis la double culture, l’assimilation, la transmission ou son absence, voilà un vécu très proche de ce que ma femme a reçu en héritage. Ce roman nous renseigne donc, indirectement sur la volonté d’oubli de ceux qui ont dû fuir leur patrie pour se refaire une autre vie. Ce que ces trois femmes, censées être sa grand-mère, sa mère et elle, ont vécu devient une épopée. Quand on suit Olivia Ruiz, on reconnait dans le roman  les références au café familial de Marseillette. Les femmes de son roman pourraient être sorties  de chez Almodovar. L’espagnol est sa seconde langue. Ce  passé, elle s’y cramponne. Ruiz comme nom de scène est un hommage revendiqué à sa grand-mère et quand sur scène elle entonne « la foule » en espagnol, encore un thème familial, la voix se fait plus rauque et l’accent est là, que seuls ceux qui ont les gènes ont avec cette justesse. Ce qui permet à sa grand-mère de crier son plaisir :  « Olivia est la plus espagnole de nous tous !». Le déracinement, elle en a fait aussi un spectacle : « Bouches cousues »  créé sur la scène nationale du Grand Narbonne  et devrait être à l’affiche des Bouffes du Nord en octobre, si covid veut bien.

Dans ce roman, il y a quelques pages grandioses. Le récit du « corps à corps » avec Rafaël est un sommet de délicatesse et de sensualité. Il y aurait bien d’autres épisodes à citer, mais je vous laisse  les  découvrir. « On pourrait croire à une petite fille sage mais le spectacle laisse au contraire entrevoir un tempérament volcanique.... » écrivais-je en 2008.  Cela se vérifie dans le roman. Voilà une écrivaine qui a du tempérament ! Allez, hâtez-vous d’aller ouvrir les tiroirs de couleurs de la commode !

La  commode aux tiroirs de couleurs, Olivia Ruiz, chez JC Lattès

 


QUAND LE VIEUX MONDE DEMANDE DES COMPTES…

Les gaulois réfractaires001

 

J’ai lu le dernier livre de Philippe De Villiers. Par curiosité et aussi en amateur de belle langue.  Qui connaît le spectacle du Puy du Fou, c’est de quoi je parle. Le Vendéen a un vrai talent de narrateur et pratique le Français avec maestria. Que pouvait-il bien avoir à nous dire, lui qui semblait avoir été conquis par Emmanuel Macron, alors Ministre de l’Economie, quand il  était venu lui rendre visite dans son fief. Je n’ai pas été déçu, même si je suis loin d’adhérer à toutes les thèses du Puyfolais.

Parlons d’abord  du livre.

Il  se lit d’une seule traite. Il a le mérite d’être court, concis et bien documenté. Le style est enlevé, enthousiaste aussi bien pour  applaudir que dénoncer. L’auteur, dont on connait les talents d’orateur capable de tenir en haleine une assemblée de 10 000 personnes, a conservé sa verve et le sens de la formule « tueuse ».  Son répertoire, bien que classique, peut amuser par ses nombreuses références à sa culture et son univers religieux détournés ici par dérision : Sibeth devient « La Pythie » et son pupitre de plastique un « lutrin » ;  « Saul, le païen (qui) s’est converti en galopant sur la route de Damas » est  mis en parallèle  avec « le startupper devenu le grand  logisticien du rapatriement des patries  perdues » (Macron dans son discours du 13 avril)… Le plan en est relativement simple : la pandémie et  le  confinement sont une occasion en or pour régler son compte à Emmanuel Macron par un homme que ce dernier a tenté de manipuler, et par la même occasion de se faire une fois de  plus le  chantre de la souveraineté nationale et  des terroirs face à la  mondialisation, à la technocratie et à l’européisme. L’ouvrage début donc logiquement par la rencontre Macron-De Villiers, suivie de l’épisode de la pandémie du déni au mensonge pour finir par le « jour d’après » en guise d’épilogue.

Dialogue entre le « vieux monde » et le « nouveau ».

On ne peut pas  suspecter Philippe de Villiers de mentir. Après son passage à Orléans pour « honorer » la  Pucelle, au cours du même été, Emmanuel Macron s’était rendu au Puy du Fou soi-disant pour comprendre comment fonctionnait cette réussite économique spectaculaire que sont le « Grand parc » et la « Cinéscénie ». Une rencontre haute en couleur entre le Vicomte et le banquier, au cours de laquelle il avait fait son « coming out » : « Je ne suis pas socialiste » ! ». Des heures de dialogue approfondi  qui vont laisser Philippe de Villiers sous le coup de la séduction. Le récit de l’échange est hallucinant. Macron montre un art consommé de la disruption et de la manipulation qui fait dire aujourd’hui à de Villiers : « J’ai mis du temps à comprendre ce qui se cachait derrière les figures chorégraphiques du « en mêm’temps » : Macron des villes, Emmanuel des champs »…

La pandémie : du déni à la catastrophe.

Philippe De Villiers livre ensuite un réquisitoire glaçant sur la gestion de la pandémie : le déni pendant deux mois, les mensonges successifs habilement habillés en vérités, la mise en scène du paravent du « conseil scientifique » pour se mettre à l’abri, le confinement qui aurait pu être évité et qui conduit à la débâcle économique… Une histoire terrifiante que l’auteur présente sous le faux questionnement : « Auraient-ils menti ? ». Pour Villiers, cela ne fait aucun doute, mais, avant tout, le gouvernement a péché par aveuglement idéologique. Car les mensonges vont s’enchaîner comme un engrenage inéluctable mis en perspective par le calendrier incontestable des faits et des affirmations des uns et des autres. Car il était impossible de « ne pas savoir ».  « Depuis douze ans des voix autorisées et les plus hauts képis de  l’armée française » avaient prévenu. En 2017,  le service de santé des armées alerte sur le risque d’émergence d’un « nouveau virus franchissant la barrière des espèces ou échappant à un laboratoire de confinement ». Il cite au passage la légèreté avec laquelle Raffarin fait installer à Wuhan une plate-forme novatrice P4  sur le modèle du laboratoire Jean Mérieux de Lyon, dont les 50 chercheurs français qui devaient y travailler pendant cinq ans ne sont jamais partis. Et c’est de Wuhan,  justement, que le virus va  prendre le large … Les dispositions pour y faire face auraient dû être prises. Mais le 24 janvier la Ministre de la Santé rassure les Français : « Le risque d’importation de cas  de Wuhan … est pratiquement nul ». On connait la suite. La  voie choisie par la France est surprenante : les frontières ne servent à rien, les masques pas plus, ni les tests…  pour finalement se retrouver bouclé par la frontière de son propre appartement. Deux mois de déni, deux mois de confinement, une économie effondrée et plus de 30 000 morts qui auraient pu n’être que 5 ou 6 000 si l’exécutif avait fait, ne serait-ce que comme l’Allemagne. Une lourde responsabilité pour les gouvernants qui, à coups de grands’messes médiatiques ont camouflé  leur incurie. Ceux-là ne mériteraient-ils pas la Cour de Justice de la République à commencer par celui que les médias présentent comme le « chouchou » des Français ? 30 000 morts et 220 milliards de déficit, comme carte de visite… Mais évitons de jouer les procureurs. Les commissions d'enquête parlementaires sont là pour ça éventuellement.

Le retour du Nouveau Monde.

« Il faut nous réinventer, et moi le premier ». Tu parles.  En fait de se réinventer, le Président a suivi le conseil de celui qui dirige le « Centre d’analyse, de prévision et de stratégie » du Quai d’Orsay, Manuel Lafon Rapnouil, qui lui a remis un rapport sur la « sortie de crise », à la fin mars. Il y brandit la menace : « Le risque est réel que les efforts de stimulation de la croissance ne soient l’occasion pour l’ancienne économie de se remettre au centre du jeu en détriment de celle –plus innovante et verte notamment- que l’on essaie de développer ».  Tout est dit. L’ancienne économie peut crever, ces indépendants qui résistent encore au « Nouveau Monde ». Il y a donc une France « déconnectées » qu’on débranchera. Evidemment « Le jour d’après », pour Philippe De Villiers, ce sera la guerre  de ceux qui ont tenu la France à bout de bras pendant la crise contre la dilution de la souveraineté, contre la mondialisation qui nous a désarmés  face au virus. L’auteur y reprend ses combats de toujours, pertinents quand il s’agit de la technocratie ou la globalisation qui tue notre économie, quand il vante l’économie réelle ancrée dans les territoires, beaucoup moins quand il enfourche la thématique de l’Europe inutile en négligeant l’action déterminante qu’elle a eue pendant la pandémie, notamment grâce à l’action d’Ursula Von der Leyen. Cela ne veut pas dire pour autant que la France n’est pas  capable de gâcher la relance obtenue au dernier Conseil européen. Et le plan qui se concocte à Bercy n’est pas fait pour rassurer.

Le livre est donc une attaque en règle contre ce « Nouveau Monde » prôné par Emmanuel Macron et qu'il juge responsable des difficultés de la France face au coronavirus. L'ancien député européen avait eu des mots lourds de sens durant la campagne des élections européennes de 1994. « Quand toutes les barrières sanitaires seront tombées et qu'il y aura une grippe à New Delhi, elle arrivera dans le Berry. » avait-il proclamé à l’époque, en déchainant les rires. Il saisit donc cet ouvrage pour faire le procès de la disparition des frontières, de la technocratie et de la mondialisation financière. De véritables chevaux de bataille pour lui et qui ont trouvé un écho très particulier ces dernières semaines.

Même quand on n’est pas Villiériste, ce qui est mon cas, un livre à lire absolument pour la mine d’informations qu’il comporte auxquelles le grand public n’a pas eu accès et pourtant nécessaires pour se forger un jugement sur les événements.

 


NON, FILLON N’A RIEN VOLE !

Le mystère Fillon001

 

Retour à 2017.

Que vous ayez voté Fillon ou non en 2017, il faut lire le livre de Tugdual Denis : « La vérité sur le mystère Fillon ».  L’auteur est le rédacteur en chef adjoint de la rédaction de Valeurs Actuelles, après avoir collaboré à l’Express et au Point. Vous allez me dire, il est de droite, donc, sous-entendu, forcément il n’est pas objectif.  Comme si l’appartenance à une famille  de pensée empêchait l’honnêteté : il faut être de gauche pour penser comme ça.  D’ailleurs le  propos du livre n’est pas de faire une contre-enquête ni de prouver l’innocence du candidat à l’élection présidentielle. Non, il s’agit d’une plongée dans l’univers et la proximité de la famille Fillon pour comprendre ce qui s’est réellement  passé. Entre un clan qui veut raconter ce qu’il est et le journaliste qui cherche à savoir comment les protagonistes de l’affaire se reconstruisent, une idée fait son chemin,  que chacun pourra se faire selon son choix. La mienne est qu’il est innocent en droit, des faits qui lui sont reprochés. Après, on  peut porter un jugement moral, mais c’est une toute autre chose.

Plongée dans le monde fillonien.

Le livre est donc le récit  de rencontres multiples, de dîners informels, de moments intimes  passés avec François et Pénélope, leurs enfants, de témoignages d’amis proches. J’y ai retrouvé beaucoup d’éléments que je connaissais déjà pour avoir côtoyé François Fillon lorsqu’il était élu comme je l’étais moi-même. J’ai pu faire des recoupements aussi avec ce que des témoins sarthois m’avaient dit et qui se trouvent confirmés.

Tugdual Denis écrit bien. Le style est aéré, la langue élégante, les phrases souvent bien rythmées. Le plan du livre se veut un peu déconcertant, volontairement, pour éviter  l’écueil d’une chronologie linéaire qui aurait vite été ennuyeuse. C’est un portraitiste précis et synthétique sans jamais céder à la caricature. La dimension humaine est toujours présente, comme le bon vin d’ailleurs. L’auteur excelle à rendre les atmosphères, ce qui n’est pas rien quand on veut pénétrer dans l’intimité d’un homme  plutôt secret, peu enclin à se confier.

L’affaire.

Une phrase de Pénélope résume son rôle : « Ce n’était pas très compliqué : j’étais quelqu’un qui faisait des choses très banales pour un élu vers qui se tournaient des gens qui avaient des problèmes ». Tout le travail d’un assistant parlementaire de terrain y est résumé. Fermé le ban. Le travail de collaboration au Sénat des enfants a été effectif, d’ailleurs ils n’ont pas été poursuivis.  Il faudrait entrer dans la mécanique du fonctionnement du parlement pour comprendre que les sénateurs,  comme les députés, disposent d’une enveloppe financière dont ils ont la liberté d’emploi, et qu’une fois les collaborateurs payés, l’argent qui reste peut être utilisé pour financer des études. J’ajouterai, mais c’est mon jugement personnel, que les poursuites engagées par le parquet national financier m’ont toujours paru suspectes de parti-pris ou de connivence avec le pouvoir  politique de l’époque, et qu’aussi bien le chef d’inculpation de « détournement d’argent public » n’aurait pas dû pouvoir être tenu, de même que certaines procédures comme la perquisition du bureau à l’Assemblée nationale, réalisée sans avoir été autorisée par le Président de l’Assemblée (cela a été dit), bafouait le  principe de séparation des pouvoirs. Autant d’éléments qui auraient dû conduire l’enquête dans les poubelles de l’Histoire. Les condamnations auxquelles elle a abouti,  prononcées par le tribunal correctionnel sont d’autant plus surprenantes : idéologie, impossibilité de déjuger le parquet financier, éviter le scandale d’une élection volée ? …

D’autres protagonistes.

Pour le reste, on apprend que Fillon, piégé ignominieusement avec les « costumes », en état de sidération à la veille du Trocadéro, était prêt à passer la main à Juppé. Celui-ci s’est dégonflé, par orgueil ou par dépit. Comme quoi le sort de la France … Et que Nicolas Sarkozy n’a pas été beaucoup plus brillant à ce moment-là. On y découvre que celui qu’on a présenté comme un catholique fervent genre « cul béni » fait murmurer au prêtre de sa paroisse : « si seulement c’était vrai », tout cela pour dire qu’il est croyant mais pratique avec la même assiduité que beaucoup de nos compatriotes.  Vous apprendrez beaucoup de choses aussi sur le milieu politique, vu de l’intérieur, qu’on savait déjà ou pas. Il se qualifiait lui-même de « libéral-conservateur », ce que j’avais bien compris et  me convenait parfaitement. Une chose est certaine : c’est la qualité des liens qui existent entre les parents et leurs enfants, une famille  qui forme un clan soudé, auquel s’adjoignent des amis en nombre très limité.

Je donnerai le mot de la fin  à Antoine qui dit de son père, en vous fixant de son regard brun –marque de famille- indique l’auteur : « Je n’ai pas de doute sur le fait qu’il s’agit de quelqu’un de bien ! ». Il est en effet bien placé  pour savoir que  l’intéressé  a été victime d’un assassinat politique.

Une autre vie.

Ah oui, au fait, François Fillon s’est reconstruit une autre vie, chez Tikehau.  Il a découvert que le « privé » est bien plus lucratif que le mandat politique, fut-il de haut niveau. Il faut bien le dire à ceux qui trouvent que « les politiques » sont trop payés !

Le  titre du livre est finalement juste : voilà une belle vérité à découvrir au fil de la lecture.

Un observateur au regard acéré.

Au détour d’un entretien, François Fillon nous livre une analyse qui s’adapte  parfaitement à la  situation actuelle : « … la  mise en scène de l’affrontement Le Pen/Macron et l’absence, en face, de personnalités crédibles pour exercer la fonction de Président de la République conduit plein de  gens à droite au dépit  électoral. D’autant plus qu’il y a plein de sujets qu’Emmanuel Macron n’aborde  pas.  Des sujets civilisationnels auxquels je me frottais… Le progressisme d’Emmanuel Macron consiste, lui, pour l’essentiel  à gérer le quotidien. Il n’y a pas de choix courageux, décisifs.  Qui soient de nature à inverser le cours des choses. Non seulement les questions fondamentales ne sont pas réglées, mais la situation financière du pays n’est pas traitée, l’avenir de l’Europe pas résolu, la politique étrangère gérée de  manière opportuniste et sans vision. » La montée d’un vote de  protestation, le mécontentement considérable d’une grande partie des classes moyennes et populaires, s’explique pour lui par deux principales raisons : la mondialisation qui induit la disparition des emplois industriels, et l’immigration… Crise de la démocratie et  Moyen Age moderne. « Nous sommes dans la société liquide, où l’on se regroupe  en communautés religieuses, ethniques, sexuelles.  L’idée d’intérêt général ne l’emporte plus. Je ne vois rien, aucun événement, pour empêcher le mouvement en cours de triomphe de l’individualisme, de dictature de ces minorités. Pour un gouvernement cela devient absolument ingérable. Les peuples cherchent à obtenir la destruction du pouvoir central, en pensant qu’ils en retireront plus d’autonomie. La phase suivante sera la tentation d’un pouvoir fort. » On ne peut pas faire  plus lucide. Et voilà pourquoi tous ceux qui vont soutenir un gouvernement de Macron et affaiblissent du même coup  l’alternative possible de la droite républicaine ont tort et font le lit du populisme. Car c’est le seul moyen, peut-être, d’interrompre un processus historique. 

Cela alimente encore plus les regrets : en 2017, la France est probablement passée à côté de sa dernière chance de redressement.


ENFIN LA GAUCHE UNIVERSALISTE SE REVEILLE !

Gauche contre lumièresGénération offensée

La  gauche la plus bête du monde.

J’avais fini par penser que notre gauche française était devenue la plus bête du monde. Autrefois, c’est ce qu’on disait de la droite. Pour moi, la gauche défendait le progrès, l’universel et la raison, l’héritage des Lumières constituait un corpus idéologique incontournable, surtout pour les tenants de l’émancipation. C’est pourquoi, bien qu’attaché aux valeurs de la droite à travers la conservation et le sentiment religieux, j’ai longtemps campé aux confins de la droite modérée et de la gauche sociale,  dans un centrisme qui me semblait au carrefour de ces idéaux nobles. Mais force est de constater, qu’aujourd’hui, c’est la droite qui défend la laïcité et la liberté de pensée (ou de penser), tandis que ceux qui autrefois pendaient les curés me semblent regarder la religion des nouveaux damnés de la Terre (l’Islam) avec une grande complaisance et se font les pourfendeurs impitoyables de ceux qui ne pensent pas comme eux en interdisant certaines œuvres… Et je dois dire que jusqu’à maintenant, j’avais le sentiment que le communautarisme leur avait fait abandonner définitivement le terrain de la pensée universelle.

La gauche contre les Lumières.

Le reniement vient de philosophes français, adeptes de la pensée critique tel que Deleuze et surtout  Foucault, qui ont scié, j’allais dire « sciemment », la branche des Lumières sur laquelle la gauche était assise, déconstruisant la possibilité de toute norme commune, au point qu’à leurs yeux, il ne parait pas choquant qu’on réduise un discours à l’identité raciale, ou de genre, ou sociale, de celui qui l’énonce. Ce reniement de l’universalisme conduit cette gauche, généralement bobo, « cul-cult » tant elle infeste les mieux de la culture, à s’emparer de la « morale et de l’identité » pour se permettre de censurer à tout va.  Plus d’appropriation culturelle possible, cette gauche dite « intersectionnelle » veut empêcher toute utilisation d’un élément provenant d’une culture minoritaire par un artiste dit « occidental », par définition le  grand méchant, de préférence « blanc » et « hétérosexuel ».  Ainsi on interdit Eschyle à la Sorbonne sous prétexte de « blackface », ainsi le « Hijab Day » à Sciences Po,  autant de cas qui nous montrent qu’au logiciel des lumières on veut substituer celui de l’obscurantisme. Ces gentils « millenials » qui n’ont connu ni l’esclavage, ni la colonisation, ni la déportation, ni les goulags du stalinisme, s’offusquent de l’introduction de  plats asiatiques dans les cantines, ridiculisant la notion d’antiracisme. Ces  procureurs vont jusqu’à compter les Noirs dans la salle de  la cérémonie des Césars pour alimenter leur thèse victimaire.

Une saine révolte.

Cela fait  bien longtemps que les intellectuels de droite  sont l’objet de moqueries quand ce n’est pas de cabales médiatiques quand ils dénoncent les mêmes dérives ou défendent la laïcité (c’est pour cacher un racisme anti musulman).  C’est donc avec un certain soulagement, pour ne pas dire bonheur, qu’on entend des voix s’élever à gauche. Deux coups de gueule salutaires :  celui de Stéphanie Roza, chercheuse au CNRS, avec la publication de « La Gauche contre les Lumières », dans lequel elle  explore avec précision les racines intellectuelles de ce reniement qui s’est épanoui particulièrement au sein des « sciences sociales » ;  celui de Caroline Fourest, « Génération offensée », dans lequel l’auteure bien connue pour sa défense de la laïcité et de l’égalité des femmes, s’en prend avec son style polémique cher à Charlie Hebdo, à cette « gauche moraliste et inquisitrice » dont elle fustige les manifestations grotesques. Deux ouvrages qu’il faudrait assurément lire. Toutes les  deux ont le courage et la lucidité de penser librement. Il est grand temps que des voix se réveillent à gauche pour contrer une radicalisation idéologique qui, de soirée des César en délires universitaires où l’on interdit des conférences, menace la vie de l’intelligence, transformant les lieux de savoir et de tolérance en lieux de terreur. Elles viennent renforcer le combat d’un Jacques Julliard qui se demandait récemment « où était passée la gauche ? ». Ouf,  la vraie gauche, celle issue de la révolution et des Droits de l’Homme et du Citoyen, celle de Mirabeau, celle de Jaurès,  celle de Georges Marchais quand il oubliait Marx pour rendre hommage à Descartes, celle de Michel Rocard…  n’est pas morte ! La gauche relativiste, communautariste et « déconstructiviste » va devoir affronter la guerre alors qu’elle se croyait en terrain conquis. Ce n’est pas la droite qui se plaindra. Pour défendre les Valeurs Universelles sur lesquelles sont fondées celles de la République, on ne sera jamais trop nombreux.

 

« La Gauche contre les Lumières », Stéphanie Roza, Fayard.

« Génération offensée », Caroline Fourest, Grasset.

 


LA LIBERTE COMME REMEDE A NOS MAUX

Baverez Le-monde-selon-Tocqueville

 

Une drôle d’expérience.

Je sais que le titre de cet article fait un  peu provocation par rapport à la situation de confinement que nous vivons et qui est, je l’espère, temporaire. Je profite du temps  dont nous disposons tous pour approfondir la réflexion sur notre devenir, celui de la France et de l’Europe. Car la crise sanitaire, en  mettant notre économie quasiment à l’arrêt et en ouvrant toutes grandes les  vannes des « liquidités » pour financer, ne va pas vraiment arranger les choses. Déjà, Macron a annoncé que plus rien ne serait comme avant : « Il nous faudra demain, tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties ». C'est que cette crise va provoquer une accélération de la mutation structurelle de l'économie, vers une croissance plus faible, voire vers la décroissance, avec ses effets dévastateurs, comme le chômage.… Les « « millenials » remettent en question depuis longtemps notre modèle, ils remettent en cause la surconsommation, responsable selon eux de la destruction programmée de la planète. Et Macron semble vouloir aller dans leur sens et se refaire une santé avec la  « croissance durable » !  Un débat sur lequel nous aurons l’occasion de revenir. Déjà on se demande bien comment, sans croissance, on pourrait rembourser la dette abyssale à laquelle on va parvenir. « Hélas, c’est là qu’est l’os ! », et je parie qu’on va nous ressortir les balivernes marxistes habillées en vert. Le sujet, c’est donc bien « la liberté ».

Actualité de Tocqueville.

Le seul remède efficace à nos maux, c’est la liberté, selon Tocqueville. Nicolas Baverez, dans un livre lumineux qu’il faudrait lire, « Le Monde selon Tocqueville », refait le chemin pour nous. La  pensée de l’auteur de « De la démocratie en Amérique », disparu il y a cent soixante ans, n’a jamais été aussi  pertinente. Et les temps que nous vivons mettent vigoureusement à l’ordre du jour la pensée « tocquevillienne ». Elle nous permet de comprendre la crise que traversent nos démocratie minées par le désengagement de citoyens individualistes et la  tentation de dérives autoritaires. A travers le recueil de l’œuvre de ce démocrate de raison, de larges extraits sélectionnés et classés par thème par Nicolas Baverez, on découvre « la plus formidable –et toujours actuelle- analyse du système démocratique, de ses bienfaits et de ses limites » nous explique Daniel Fortin dans Les  Echos. L’analyse des faiblesses françaises telles que centralisation excessive, religion de l’impôt, préférence  pour la radicalité politique, est d’une étonnante actualité.  Il montre aussi à quel  point  la passion des hommes pour l’égalité, si française, peut se retourner contre la démocratie et dégénérer en despotisme. On y retrouve les traits de notre histoire : besoin de sécurité, culte de l’homme providentiel, haine sociale (envers la noblesse hier, les riches aujourd’hui), et qui constituent les failles dans lesquelles n’importe quel régime peut sombrer. En ce début  de 21ème siècle, au moment où le monde connaît une crise de la démocratie d’une ampleur inédite,  jusqu’au sein même des Etats-Unis, l’acuité de la vision de Tocqueville parait inouïe.

Petit détour en philosophie.

Nicolas Baverez décrit avec précision ce qu’il appelle « le krach démocratique », thème qu’il reprend en plus approfondi dans son ouvrage récent « l’Alerte démocratique » (dont j’ai fait le résumé dernièrement), et démontre à quel point la lecture de Tocqueville, qui avait tout prévu, peut  permettre d’y faire face. Mais qui est donc cet Alexis de Tocqueville, auteur si peu connu en France alors qu’il  est respecté aux Etats-Unis, et dont les écrits sont subitement devenus à la mode ? Aristocrate de cœur, Tocqueville dérange par son caractère inclassable. Il  est trop  libéral pour les monarchistes et les conservateurs, et trop  aristocrate pour les Républicains. IL  n’appartient à aucun parti ni aucune école de pensée. S’il est considéré aux Etats-Unis c’est grâce à la  puissance de son analyse sociologique et politique. Il n’est ni un prophète ni un doctrinaire, mais un historien et un sociologue et la démocratie n’est pas à ses yeux une cause à défendre mais un état de la société qui peut conduire soit à la liberté, soit au despotisme. Il perçoit avec lucidité à la fois la force du mouvement vers la démocratie que suscite la passion de l’égalité et en même temps les risques de dérives tyranniques ou de désengagement des citoyens qui  peuvent  l’accompagner. Il se reconnait dans les droits de l’homme et les défend en dénonçant le destin tragique fait aux Indiens, en s’engageant pour l’abolition de l’esclavage ou en critiquant le racisme de Gobineau. C’est la liberté qui le conduit à la démocratie et au libéralisme sans renoncer au lien fondamental entre la liberté et la justice et  à l’attachement aux contre-pouvoirs, eux-mêmes antidotes de  la  tyrannie. Pour comprendre que le lien n’est pas évident, le paradoxe historique entre l’Angleterre et la France au XIXème siècle peut nous éclairer : l’Angleterre conservatrice a acclimaté la liberté politique en restant une société de classes alors que  la France révolutionnaire a liquidé la société aristocratique sans parvenir à fonder une démocratie stable, oscillant sans cesse entre le chaos et le césarisme. En résumé : le mouvement vers l’égalité des conditions, s’il est irrésistible n’en dicte pas  pour autant ni les institutions ni le destin des hommes. Chez Tocqueville, la  liberté est la valeur suprême, un mode d’organisation du pouvoir et un principe d’action.  C’est avec cette conception que nous devons impérativement renouer !

Marx est obsolète.

Raymond Aron a éclairé  dans « Essai sur les libertés » les rapports entre la liberté et le développement de  la société industrielle à la lumière des conceptions de la démocratie de Tocqueville et de Marx, ainsi que de l’opposition entre libertés formelles et  réelles. Il montre la supériorité de Tocqueville pour qui la liberté politique, loin d’être formelle, est la question centrale, sur Marx qui voit dans l’exploitation la loi du capitalisme et dans la révolution la condition de l’établissement d’une démocratie authentique. L’histoire du XXème siècle a confirmé ce jugement : pendant que le capitalisme a su se réformer et les sociétés occidentales conjuguer la protection des libertés individuelles avec un haut degré de prospérité et de solidarité, le « soviétisme » a cumulé la  suppression de toute forme  de liberté avec la paupérisation des masses et des inégalités maximales. Ce qui amène Jacques Julliard (certes de gauche mais sans jamais avoir été marxiste) à se poser la question sur son carnet : « Pourquoi Tocqueville  nous est-il si utile, alors que Marx  nous tombe un peu des mains ? ». Pour lui, l’anthropologie marxiste est aujourd’hui une misère. Marx avait donné à la question sociale la dignité d’un problème philosophique majeur. Mais on sait ce que la pratique bolchévique en a fait.  Pire, le  bobo « éclairé » et truqueur d’aujourd’hui a pris la place du prolétaire, le sociétal s’est substitué au social, la lutte contre les discriminations remplace la lutte des classes et « l’intersectionnalité » tient lieu « d’Internationale ». « Les belles âmes occidentales ont leurs pauvres : les musulmans…. » précise Jacques Julliard. Pour lui, Marx, qu’il faut ranger parmi les grands penseurs humanistes de l’Occident, est devenu « inutile et incertain » parce que sa vision de l’homme, son anthropologie sociale est d’un simplisme redhibitoire, tandis que la vision de Tocqueville est d’une vérité  criante. L’opposition repose sur un clivage déterminant : le premier,  influencé  par les libéraux, pense que les hommes sont dominés par leurs intérêts, alors que le  second fait  une place essentielle aux passions. Vaste débat, mais tellement actuel. Le  duopole libéralo-marxiste est mort. Nous n’avons envie ni de la dictature du prolétariat ni de l’intérêt individuel bouffi d’envie et de consommation érigé en principe pour défendre l’autoritarisme et le despotisme politique. C’est en cela que Tocqueville nous éclaire : face à  l’économisme réducteur, il affirme l’autonomie du politique et chante la gloire de la démocratie tout en dénonçant les déviations que constituent la tyrannie de la majorité (suivez mon regard), l’individualisme exacerbé qui laisse chaque citoyen isolé et dépendant à la merci d’un Etat tyrannique et protecteur. Nous nous voyons assignés à résidence par lui selon le sexe, l’origine ethnique, la couleur de peau, en une véritable régression déterministe et racisante (Merci Marlène et Sibeth). Cette mise en tension permanente de la société promeut le populisme. Et voilà le message : la  démocratie ne saurait fonctionner sans le concours de libres associations de citoyens : partis, syndicats, associations, amicales, etc., fondées sur le volontarisme et le consentement, et aussi sans des  pouvoirs déconcentrés dans les différents niveaux de collectivités.

La démocratie n’a  pas encore perdu ! Militez les amis ! C’est plus que jamais nécessaire !

 

 


Radioscopie d’une expérience (1)

« Mais si, Monsieur je la savais encore hier soir,  je l’ai récitée à mon frère, seulement c’était de la poésie hier soir, mais vous ce matin, c’est une récitation que vous attendez et moi ça me constipe cette embuscade »

                                Chagrin d’école - Daniel Pennac

 

De la pédagogie.

Je me dois de revenir sur le choix du métier d’enseignant : alors que l’actualité nous porte, comme je le remarquai dans le chapitre précédent à entendre plutôt « je ne suis pas fait pour ça ! », en ce qui me concerne, « j’ai aimé ça ! ». Comme Daniel Pennac l’explique très bien dans son livre « Chagrin d’école », il convient de mettre un contenu à ce « ça ». Est-ce que j’étais fait  pour « ça » ? Enseigner c’est se retrouver devant une classe, se confronter à des élèves tous différents, avec un but ou une mission, comme on voudra : faire en sorte qu’ils apprennent un savoir. Mais le « ça » va de pair avec d’autres paramètres qui viennent compliquer la tâche : l’éducation bonne ou mauvaise des uns, les handicaps culturels des autres, la concurrence des autres sources de savoir qui n’a fait que prospérer au cours de ma carrière. Heureusement, il y a les méthodes pour faire face. Certains s’y réfugient constamment pour être mieux armés mais on découvre rapidement qu’elles ont leurs limites puisque tous les enfants ne réussissent pas de la  même façon.

Y-a-t-il encore des profs heureux ?

Je me demandais encore récemment s’il était possible de trouver son bonheur de prof dans les classes actuelles. En lisant « Petite Poucette » de Michel Serres, je me suis surpris encore à imaginer les stratégies d’apprentissage que je mettrais en œuvre si j’étais encore en activité,  pour utiliser cette source de savoir immense qu’offre internet, mobilisant l’intérêt des élèves pour les écrans, à discerner le vrai du faux, l’utile et l’accessoire … Quelle chance pour les profs d’aujourd’hui ! Quelle opportunité pour mettre enfin en place des exercices adaptés à chaque personnalité ! La gestion mentale plus internet est peut-être le chemin efficace vers la réussite pour tous. Et ce que je lis actuellement sur la « neuro-éducation » me fait sourire. Je n’avais pas attendu les progrès de l’imagerie fonctionnelle pour m’apercevoir que le stress et l’anxiété étaient des freins pour les processus de mémorisation et qu’au contraire, les émotions positives, l’humour et le  jeu facilitaient les apprentissages. A condition de ne pas oublier que l’effort reste  indispensable.

Le naufrage de l’Education nationale est suffisamment évoqué et mesuré,  les témoignages de ce que vivent les enseignants dans les établissements des « zones sensibles » suffisamment nombreux et évocateurs des difficultés qu’ils rencontrent, que je pensais ce métier voué désormais au supplice. Les livres  qui paraissent me rassurent. Certes, le passage d’une ministre idéologue a pu contribuer à accentuer les ravages du pédagogisme et de la théorie égalitariste. Certes, la machine de la rue de Grenelle est une machine à broyer les élèves,  certains élèves, et même les enseignants...

La suite dans "L'Ecole s'invente tous les jours", colonne ci-contre, "radioscopie d'une expérience 1"

 


ASTERIX ET L’AIR DU TEMPS

Astérix  fille de Vercingétorix001

Peut-être  comme  moi, avez-vous  lu le  dernier album d’Astérix : « La fille de Vercingétorix » ? Le 38ème album de  la série a  été présenté par les médias comme  très réussi. Je crois savoir pourquoi.  Tiré  à 5 millions d’exemplaires, dont 2 rien que pour la France, l’éditeur est confiant dans le destin de cet opus qui paraît pour la soixantième année d’existence de la série. Un joli destin pour notre cher petit gaulois et son village d’irréductibles. Les deux repreneurs depuis 2013, Ferri et Conrad, continuent de s’inscrire dans la veine  Goscinny-Uderzo, sans tout-à-fait parvenir à leur hauteur, au moins pour le scénario et  les textes.  Pour  les dessins, la main de Conrad excelle à reproduire l’univers de la série.

Je ne vais pas vous raconter l’histoire, pour préserver votre découverte si vous ne l’avez pas lu. Je me contenterai de quelques commentaires. Le scénario est relativement simpliste et contingente Astérix et Obélix dans un rôle finalement assez secondaire. Ils  ne sont pas  les moteurs de l’histoire  et semblent plutôt  la subir. La  fille de Vercingétorix en est évidemment  l’héroïne,  mais campée dans une posture d’anti-héros, en adolescente récalcitrante. Quelques gags  sont bien dans la veine, notamment les références en filigrane à la seconde guerre mondiale et à la résistance, avec un « Monolitix » dont le physique fait penser irrésistiblement à De Gaulle, et la volonté de se réfugier à Londres, mais le filon s’épuise vite et se perd rapidement en chemin. On retrouve forcément des soldats romains toujours aussi peureux et aussi peu motivés,  l’espion repoussant à souhait, le bateau des pirates et son équipage toujours aussi malchanceux… Il est bien question de résistance, mais on sait depuis  le début de la saga que le village gaulois résiste mais n’a aucune intention de reconquête de la Gaule. Alors la fille de Vercingétorix en Jeanne d’Arc  de la  reconquête : c’est raté !  D’ailleurs, l’adolescente est pacifiste. De ce point de vue l’histoire tourne court, là encore.

En fait,  et c’est pour ça que ce 38éme album plait à la gent éditoriale, le véritable sujet tourne autour de la jeune fille.  C’est une caricature de féministe, fugueuse, rebelle dont les idéaux sont très contemporains  et elle coagule autour d’elle les jeunots boutonneux du village que l’on découvre au passage.  Les  Végans ne sont pas loin non plus : ainsi l’appétit d’Obélix  menace d'extinction l’espèce des sangliers, et elle rêve de vivre sur l’île de Thulée, l’île légendaire évoquée par Hérodote  - le rêve hippie ?-.  C’est plutôt  Greta Thunberg pour les leçons aux adultes. Pour rester dans les thèmes d’aujourd’hui,  n’a-t-elle pas été élevée par deux papas ? Elle ne veut pas s’habiller en fille (allusion à la guerre du genre ?) et à la fin, en guise d’épilogue, après être partie sur toutes les  mers, elle revient avec une progéniture très contemporaine… et évocatrice. Je ne vous en dis pas plus.

On hésite pourtant entre la volonté prosélyte d’inscrire cette  histoire dans l’air du temps et la caricature. D’aucuns crieront à  l’influence gauchiste. Et c’est vrai que les  auteurs y cèdent  par plusieurs traits.  Mais on peut y voir aussi une satire  des  progressistes. Quoi, De Gaulle-Monolitix  en couple homosexuel avec un Ipocalorix larmoyant, pour élever la fillette, ça ne marche pas vraiment ! On a abandonné le cliché du village concentré de l’esprit gaulois qui correspondait à la  France du milieu du 20ème siècle. Les archétypes qui le peuplent sont toujours là, Abraracourcix, Agecanonix, Bonnemine, Ordralfabétix et  Cétotomatix, mais ils deviennent subitement démodés : par les critiques de leurs enfants, par leurs réflexes qui paraissent désuets. Bref,  comme si l’alchimie identificatrice Gaule-France ne fonctionnait plus. Difficile de se référer à la France périphérique contemporaine, avec  ses ronds-points et ses zones commerciales. Pas plus qu’à sa fragmentation communautaire. Restent la pratique du décalage, l’humour et le détournement (parcimonieux) des références historiques.

On regrette néanmoins le côté potache qui animait les personnages de  l’époque Goscinny. On perd de  vue ce  qui était la substance de la série : une réelle volonté de résistance franchouillarde. La Gauloise  venant entonner l’air du féminisme ne colle pas vraiment avec le duo Astérix-Obélix et de fait il se trouve marginalisé. « Représentants d’un monde d’arriérés ! » dit même le traître Adictosérix,  partisan du ralliement aux Romains. Une manière d’illustrer le débat conservateurs-progressistes ?  Quant à la vignette du retour d’Adrénaline, dans la dernière page, je vous laisse deviner à quoi elle fait allusion. Et aussi, une bizarrerie :  si les enfants évoquent le barde, il n’apparaît pas du tout dans l’histoire et même pour le banquet final, sa silhouette n’est pas suspendue dans l’arbre. Un oubli ?

Pour moi, cet album n’est pas franchement génial bien qu’il puisse figurer honorablement dans la saga du Gaulois récalcitrant.

 


LA FIN DE L’INDIVIDU !

Gaspard Koenig001

 

J’ai enfin terminé le livre de Gaspard Koenig. Passionnant, fouillé, foisonnant ! Voilà une enquête complète et planétaire auprès des acteurs  de la révolution numérique. Difficile de faire plus exhaustif : le philosophe s’est entretenu avec tous ceux qui comptent sur la planète en matière d’Intelligence Artificielle, de la Californie à la Chine en passant par Israël et ailleurs, pour confronter leurs analyses et projets à son expérience personnelle, de Spinoza (entre autres) auquel il se réfère à René Descartes avec qui il nous propose un entretien surréaliste et délicieux, dans un grenier d’Amsterdam.  

Un ouvrage remarquable qui a conduit Luc Ferry à se fendre de deux tribunes dans Le Figaro, une sur la théorie du « nudge », pour démonter l’argumentation de l’auteur, l’autre sur « la fin de l’individu », dans lesquelles il exprime son scepticisme pour ne pas dire sa dérision à l’égard des thèses développées par le philosophe libéral. Je ne voudrais pas être prétentieux, mais il m’a semblé à leur lecture que notre chroniqueur régulier du Figaro n’avait pas complètement lu le livre, ou alors très rapidement et d’un œil distrait. Pour tout dire, le second article de Luc Ferry semble faire totalement l’impasse sur le dernier chapitre du livre de Gaspard Koenig dont les conclusions réduisent à néant les critiques qui lui sont faites. Ce qui a conduit ce dernier à répondre dans les mêmes colonnes : « Face à l’intelligence artificielle, l’optimisme de principe ne suffit pas ». Point de vue que je partage, d’une part, parce que tout le monde n’a pas la culture et la capacité de libre arbitre d’un Luc Ferry, et d’autre part, parce que les constats faits par Gaspard Koenig sont d’une brûlante actualité pour un grand nombre. Explications.

Les algorithmes : des crétins performants.

Du « Turc mécanique », ce joueur d’échec hongrois automatique du Baron Von Kempelen inventé en  1769, aux supercalculateurs de Google,  l’IA, qui se résume en fait à la somme de nos connaissances compilées en informatique, est une illusion seulement capable de reproduire un résultat et non un processus.  Mais c’est une illusion convaincante. Pour faire simple, la dernière génération d’algorithmes est capable de fouiller dans une masse de données, de manière plus ou moins autonome, pour en extraire des régularités et des prédictions. Mais sans données, pas d’IA, qu’elle soit « machine learning », « reinforcement learning » ou « deep learning ». Les technologies d’IA sont maintenant capables d’anticiper et d’orienter les comportements individuels grâce à la puissance de personnalisation et d’optimisation fournie par le traitement des « data ». La collecte de ces « data » est donc essentielle. Ce sont des milliers de personnes qui s’y emploient mais aussi chacun d’entre nous grâce à tous les « cookies » et « conditions d’utilisation »  que nous téléchargeons quotidiennement. Pourtant, la « super intelligence » est un mythe, car le bon sens est la chose du monde la moins partagée par les robots. Aucun algorithme ne peut concevoir une interprétation globale du monde et des hommes qui le peuplent : comme  l’affirmait Spinoza, « le  cerveau et le corps sont dans le  même bain  et  produisent l’esprit de  manière conjointe », ce  que Antonio Damasio, neuroscientifique de renommée mondiale, explique par  « l’homéostasie » : on pense autant avec ses doigts de pieds qu’avec son cerveau ! Et aucune IA n’est capable  d’imiter nos doigts de pied.  Avec en plus nos « sentiments », au coeur du processus homéostatique, qui sont seuls à produire du sens. Sans corps,  pas  de sens commun, mais  pas d’humour non plus. Cela n’empêche pas  l’IA de menacer l’humain.

Le « nudge » : une nounou souterraine.

Commençons par le mot lui-même, qui, en anglais, signifie «coup de pouce». C’est en 2008 que la théorie du Nudge a été popularisée par deux américains : Richard Thaler, un économiste et théoricien de la finance comportementale et Cass Sunstein, professeur à l’Université de droit d’Harvard. Son principe est simple: influencer nos comportements dans notre propre intérêt. Elle part du principe que les individus ne sont pas des êtres rationnels et que leurs prises de décisions sont sous l’influence de l’environnement, des émotions et des instincts, les biais cognitifs. Ainsi, ce « coup de pouce » serait ce qu’il y a de plus efficace pour aider les individus à faire des choix : par exemple, une grande surface avait augmenté de 30% en 3 mois ses ventes de poissons frais en diffusant des bruits de mouettes et des odeurs de marée. Issu de la  psychologie comportementale, le  principe du "nudge" a été intégré dans  les algorithmes. Pour aller à l’essentiel, l’idée qu’avancent l'auteur, c’est que nous vivons dans un monde où nos libertés seraient de toute part menacées notamment par les Gafa, mais aussi par des entreprises, par des gourous et des partis politiques qui tentent de nous faire aller dans telle ou telle direction, non par une méthode autoritaire, mais en nous incitant doucement, par micro-messages publicitaires ou autres, à choisir telle option d’achat, de vote, de spectacle, etc… Influencer sans contraindre, et pour le bien. Autant de formes de soumission aux algorithmes. Avec  le danger évident, celui d’agir pas seulement pour notre bien mais surtout pour la communauté,  variable selon le développeur de l’appli. Derrière le « nudge », il y a toujours une forme d’allégeance à un communautarisme qui se profile,  soit par utilitarisme (cas américain) soit par idéologie collectiviste (cas chinois). L’individu perd  alors sa liberté de jugement.

Le libre arbitre en danger.

Les stratégies  développées par  les créateurs d’applications mettent en effet nos facultés de choix personnel « libre et par soi-même » à rude épreuve par le confort qu’elles nous apportent. Et les  exemples dans notre vie quotidienne ne manquent pas : « Waze » qui nous guide en nous promettant  le meilleur temps de parcours, c’est tellement plus facile  que de déplier une carte routière ; nos messageries nous proposent des réponses toutes faites sans que nous ayons à  faire  l’effort de rédiger ou de chercher un mot  plus précis… Des petits riens qui font de nous, petit à petit des zombies décérébrés : interrogez un chauffeur parisien d’Uber sur la ville qu’il traverse chaque jour, et vous serez surpris du vide ;  et ne cherchez pas pourquoi vos enfants, sinon vous-mêmes, avez  perdu votre vocabulaire  et votre syntaxe !  A force d’économiser nos fonctions cérébrales,  Gaspard Koenig explique que l’humain perd pour de bon l’habitude de prendre ses propres décisions et sa liberté de choisir.  Les algorithmes agissent comme une drogue. Grâce aux délibérations « tellement logiques » servies sur un plateau, chacun acceptera d’être accompagné par une IA dans les choix les plus importants de son existence. C’est déjà ce qui se passe avec les sites de « rencontres ». C’est la fin de l’individu autonome et responsable par le triomphe du « bien-être » !

L’individu n’a pas dit son dernier mot.

On observe déjà  les nombreuses transformations  dans la société, générées  par la fin du libre arbitre. Ce sont les ordinateurs qui échappent au monde financier, c’est  l’art sans artiste, la science sans causalité, la théorie, fruit de la réflexion humaine rendue obsolète par les data, et sans libre arbitre,  fini le marché : la prédiction de nos comportements suffit déjà à ajuster l’offre à la demande dans bien des  cas.  Pour échapper à tous ces dérèglements, c’est à  l’individu de reprendre la main  en commençant par ne plus fournir gratuitement  ses données,  en définissant ses  propres normes  pour les imposer aux algorithmes et tant pis  si elles ne sont pas « optimales » pour  le  groupe.  Chacun doit  imposer  son propre nudge, de manière consciente et volontaire.  C’est le  principe de  la  « Prime Directive », que Gaspard Koenig sort  de la  série Star Trek, pour en faire  une règle supérieure d’ordre moral.  Cela remettrait de l’humain dans l’IA et surtout lui redonnerait du sens.

L’Etat français à la manœuvre.

Notre  pays présente des prédispositions pour exploiter  le  filon du « nudge » et utiliser les algorithmes à son profit. Il est centralisé et hypertechnocratisé, deux caractères facilitateurs. Le système fiscal  mis en place  avec  le  prélèvement à la source en est un bon exemple : le  « nudge » ici consiste à soulager le contribuable  de toutes les démarches déclaratives, il n’a plu qu’à  payer, et encore, le prélèvement  a lieu sans même son consentement. Une autre application est en train de se mettre en place : Bercy a glissé dans le  projet de loi de finances une disposition qui lui donnerait  le droit de collecter et d’exploiter, au moyen de traitements informatisés,  les contenus librement accessibles publiés sur internet.  Un « ciblage de  la fraude et valorisations des requêtes », pour définir un traitement automatisé des données collectées consistant à appliquer des  « méthodes statistiques innovantes ». En clair  il  s’agit de conjecturer qui va frauder dans le futur en fonction de  données personnelles (vraies ou fausses)  publiées par soi-même  ou  par des tiers…  Le  « data mining »  est  en plein dans le sujet puisqu’il est  censé permettre de prédire les  comportements et de prévenir le délit. Et on envisage maintenant d’utiliser la « reconnaissance faciale » pour la sécurité. Espérons qu’on ne suivra pas le modèle chinois. Big Brother est  déjà  là !

Il  ne s’agit  pas pour autant de devenir technophobe. Le particularisme de l’Europe, par rapport au reste du monde, c’est sa culture spécifique à l’origine de l’individu libre et responsable.  L’Europe  a  tout son rôle à  jouer pour proposer des régulations intelligentes conciliant prospérité et libertés. L’important est que, là  aussi, les  algorithmes n’enterrent pas nos "Lumières". Comme le dit Gasparov dans le livre, à  propos de « Deep blue » qui l'a battu aux échecs : «  il n’est  pas plus intelligent qu’un réveil-matin programmable ! »

Je pense n’avoir fait qu’effleurer le sujet, tant le livre  est dense. Plongez dans sa lecture si vous vous en sentez l’envie, vous serez étonné.

La fin de l’individu. Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence  artificielle.  Gaspard KOENIG. Editions : L’Observatoire /  Le Point.

 


LE GRAND MANIPULATEUR

Macron le grand manipulateur

 

 

Voilà une lecture d’été qu’on ne saurait trop recommander à qui veut comprendre la gouvernance de notre Président. Tout y est. L’enquête minutieuse de Marc Endeweld fourmille de détails et donne à peu près toutes les clés de compréhension à travers une documentation fouillée, parfois trop fouillis par souci de précision. C’est une sarabande de noms, dont certains très redondants, un passage au scanner du système de relations de Macron et de son entourage, une radiographie de son comportement, parfois jusqu’à la psychanalyse.  Le journaliste découpe au scalpel les relations du couple, met en lumière le rôle de Brigitte, à la fois coach et cornac, jalouse de ses prérogatives.  Vous découvrirez que Benalla n’est pas seulement un garde du corps et que son activité allait bien plus loin. Vous comprendrez aussi en quoi consiste le « néolibéralisme » macronien, bien dans la ligne de la gauche française, strauss-kahnienne ou fabiusienne … celle qui nous a pondu les 35 heures  et le mariage pour tous.

Opportunités et feu de tout bois pour une campagne

Comment faire une campagne nationale quand on n’a pas de parti ? Réponse, en utilisant tous les réseaux, y compris les plus éculés de la vieille politique. C’est que la candidature d’Emmanuel Macron est venue de bien plus loin qu’on ne le croit généralement. Le travail de lobbying de Brigitte Macron a été primordial pour attirer à droite. A Saint-Louis de Gonzague, elle trouve un lieu idéal pour noyauter : n’a-t-elle pas en classe les enfants de Bernard Arnaud ? Pour organiser la campagne, il y aura bien sûr En Marche ! et les « marcheurs », mais ce n’est pas l’essentiel. Tour à tour seront sollicités les Francs-Maçons, les réseaux de la Françafrique, ceux de la gauche modérée puis du centre-droit. On voit entrer en scène les réseaux algériens avec le milliardaire Issad Redrab qui vient réaliser quelques affaires en France au moment où Macron est à Bercy… C’est la valse des technocrates de tous bords qui rappliquent, séduits par la macronie. Même les circuits sarkozystes de la police sont mis à contribution, avec Ange Mancini et Squarcini…

Séduire, utiliser, jeter

Avec Macron, la procédure est toujours la même. D’abord il séduit. Il a beaucoup de talent pour  attirer à lui. La période qui précède l’élection est le moment de tous les ralliements de tous ceux qui espèrent… Il y a ceux qui voient en lui le renouveau comme Gérard Collomb, ceux qui viennent se vendre par calcul et animés par la haine comme Bayrou, il y a ceux qui basculent après la défaite de Fillon comme les juppéistes et Raffarin. Ce dernier ouvrira son carnet d’adresses pour alimenter le cabinet d’Edouard Philippe. Les soutiens viennent de chez LVMH  avec Dutreil et Donnedieu de Vabres. Le riche Henri Hermand  est un supporter de longue date et ouvre bien des portes… Macron est fasciné par Xavier Niel, Patrick Drahi apportera le soutien de ses médias. Et puis, il y a le volet plus souterrain qui se révèlera après l’élection. Ainsi le rôle que joue Ludovic Chaker, agent plus ou moins secret dont dépend Benalla, les relations qu’ils entretiennent avec Djourhi …  Il sait flatter les egos : un détour par l’Auvergne et déjeuner avec Giscard avant de filer rendre visite à Charasse. Il ménage Sarkozy probablement par intérêt, mais ce dernier n’est pas dupe. Lui aussi a intérêt à jouer la carte du « rapport républicain ». Il a même poussé Darmanin et Péchenard pour l’Intérieur. Mais Macron utilise et ensuite oublie de remercier, à quelques rares exceptions près. Il privilégie le secret et l’opacité. Il est capable de tout. Parmi ses nombreux « amis » du tout-Paris, bien peu avaient perçu sa conception très verticale du pouvoir. Il les a tous oubliés une fois élu.  Même avec les grands patrons, le charme est rompu. Le Président méprise le Medef et le capitalisme français qu’il pressure et préfère ouvrir les portes de la France aux investisseurs étrangers qu’il reçoit en grandes pompes à Versailles…     

L’enfant-roi devenu président

Macron au pouvoir se comporte comme un gamin capricieux qui exige et qui prétend imposer son point de vue, forcément le meilleur. Ainsi a-t-il mis toute l’Europe contre lui. Quant aux Français on ne la leur fait pas. Ce Président qui les a insultés, a mis à l’écart tous les corps intermédiaires et qui vient ensuite leur parler d’humilité, ils voient bien qu’il ne porte pas une ambition collective.  « Macron ne supporte pas de perdre le contrôle et en plus il a l’angoisse de déplaire », explique un de ses collègues de chez Rothschild.  Il est condamné à une fuite en avant perpétuelle. Après le désenchantement exprimé par le mouvement des « Gilets jaunes », il est reparti à la reconquête des chaumières avec son « grand débat », mais les sondages restent majoritairement hostiles. Faute d’empathie, le « jouet est cassé ». Les mots sonnent creux. Il n’a toujours pas compris.

Le rapport inversé au peuple

Le peuple aime les preuves d’amour. Macron veut qu’on l’aime. Comme il est trop narcissique, il croit qu’on doit l’aimer pour lui-même, ce dont le peuple n’a que faire, excepté quelques ébaubis fascinés par son talent de séducteur. C’est comme un prof qui entre dans la classe : les élèves sentent tout de suite si  ça va le faire. Pour les Français, c’est pareil, et ils sentent bien que ça ne le fait pas. Cet homme-là n’aime que lui. Il a accepté l’aide de tout un éventail politique pour prendre le pouvoir. Il a mis en place un fonctionnement de cour avant sa victoire. Il n’est pas certain que tous les courtisans oubliés, et ils sont nombreux, se refassent prendre une seconde fois. Certains même veulent lui faire payer son mépris. Les circonstances de 2017 étaient exceptionnelles et il les avait anticipées.  Que se passera-t-il en 2022 : le château de cartes qui lui a permis de gagner pourrait bien s’écrouler , car en fait, il n’a aucun réseau à lui.

 

Le grand manipulateur - Les réseaux secrets de Macron-  Stock  Marc Endeweld.


LA FRANCE DANS LA PEAU !

Passions  Sarkozy001

 

Nicolas Sarkozy vient de publier « Passions », un ouvrage dans lequel il a rassemblé ses souvenirs d’une vie politique bien remplie. C’est à la fois une chronique, des mémoires, une introspection, des portraits. C’est toujours une rencontre avec l’Histoire vécue. On est frappé d’abord par l’aspect fouillis d’un recueil qu’on sent écrit d’un seul jet, sautant d’un sujet  à l’autre sans fil conducteur apparent. On ne tarde pas à se rendre compte qu’il y en a un : l’engagement politique au service d’une « certaine idée de la France », avec une évidence que le récit foisonnant met en scène : une énergie jamais démentie. Sarkozy se raconte, il  empile les souvenirs depuis ses débuts en politique jusqu’à  son élection en 2007, vécue un peu comme un aboutissement,  ce qui n’empêche pas quelques  flashes sur son quinquennat. Au fil des pages, c’est le portrait d’un homme qui se dessine comme une incarnation de la France. Nicolas Sarkozy se livre, et tous ceux qui le connaissent le reconnaissent, tant son ouvrage transpire de sincérité et d’authenticité et se veut le reflet honnête d’une vie consacrée à l’amour du pays, placé au-dessus de tout.

Sincère.

C’est la  première impression qui ressort de la  lecture des premières pages : voilà un homme qui aborde  les sujets et les anecdotes qui lui reviennent sans aucun artifice.  Et quand il affirme « moi, on ne m’a rien donné, j’ai dû prendre, me servir moi-même » on le croit d’autant plus que nous sommes nombreux  à  pouvoir témoigner des obstacles que ses amis  ou adversaires n’ont jamais cessé de dresser devant lui  pour l’empêcher d’avancer. A chaque page, on reconnait celui qu’on a rencontré, côtoyé, tel qu’en lui-même.  Jamais l’image qu’on en a gardé n’est déformée par le récit qu’il  nous propose.

Authentique.

Ce qui intéressera le lecteur, me semble-t-il  c’est  le feuilleton complexe  de ses relations avec Jacques Chirac. Qu’il se soit appuyé sur lui, comme le jour où il lui permet de prendre la parole dans un  meeting, ou qu’il se soit imposé à lui en se rendant incontournable, ce sont des rapports qui peuvent passer du glacial au plus chaleureux.  Cela tient certainement aux deux tempéraments, mais aussi et surtout au talent d’organisateur,  à la force de conviction,  au dévouement jamais démenti, à l’enthousiasme communicatif de Nicolas Sarkozy. Avec  un moteur,  toujours  le même : la  soif d’avancer, la  volonté de brûler les étapes pour atteindre ce qu’il désire.  Ainsi il  devient maire, député, ministre, … et président.  Sa recette : l’énergie, les  convictions et l’amour de la France et des Français. Un leitmotiv : rassembler !

Honnête.

Mais Nicolas Sarkozy fait aussi preuve d’une grande honnêteté. Il sait reconnaître ses failles  et ses erreurs. Lui qui aime tout faire sait aussi faire confiance  et parfois mal la placer, à ses dépens, et le reconnaitre ensuite. On surprend dans le récit alors une grande humilité. Ainsi ses déboires avec Patrick Buisson… Certes, il n’est pas tendre avec François Bayrou, et on comprend pourquoi, mais l’ouvrage est aussi l’occasion de quelques jugements bien sentis  et pas volés. Il décrit avec beaucoup de pudeur ses relations avec François Fillon, complexes et quelques peu décevantes,  un peu comme le jeune cerf qui ferait profil bas devant le « dominant ». Pourtant, quel que soit la  personne visée, ça n’est jamais gratuit ni méchant, on reste dans le factuel, ce qui explique « qu’il n’en veut à personne » et on a envie de le croire. On partage même souvent ses constats. Je n’ai qu’une petite réserve, c’est son jugement sur Roselyne Bachelot. Il parle peu d’elle et l’expédie en disant qu’elle est méchante. J’ai pourtant connu une Roselyne très sarkozyste avant 2007, ne tarissant pas d’éloges sur le patron de l’UMP qu’il était devenu.  Il est vrai qu’elle n’a pas apprécié ce qu’on a appelé alors la « droitisation » sous  l’influence de Patrick Buisson. Et comme elle a son franc parlé…

Nicolas Sarkozy n’en a probablement pas fini avec la France et les Français. 

Et on se prend à pester contre toutes ses affaires montées  contre lui.  Il n’est vraiment pas tendre avec Hollande et  les  flèches qu’il lui décoche sont acérées. L’affaire Bettencourt s’est terminée par un non-lieu.  Il avait déjà eu à faire face à l’affaire Clearstream dont on comprend qu’elle avait pour but de l’éliminer au profit de Villepin. Le  complot fomenté par la gauche aidée  par une justice de connivence est d’une toute autre ampleur.  Le non-lieu de Tapie, le dossier du financement libyen qui s’avère complètement vide, autant d’accusations qui tombent mais qu’on a ressorties à bon escient pour nuire à ses candidatures.  Quel  homme  politique aura été autant accusé, villipendé, haï ! Et pourtant, sa sérénité étonne. Elle est celle de celui qui se sait innocent et qui a la certitude que justice lui sera rendue. En attendant, quel dommage pour la France et les Français. Imaginons seulement qu’il ait battu Hollande : la  France n’en serait pas là où elle est aujourd’hui.  Comme disent les  parlementaires qui l’ont rencontré récemment au Sénat : « Quel dommage de se priver  d’un tel talent ! ».

Il est bon de penser qu’il est toujours disponible. Sait-on jamais !

 

Nicolas Sarkozy, PASSIONS, Editions de l'Observatoire.


« ROMANESQUE »

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Drôle de titre pour une histoire de la langue française ! Et pourtant, voilà un bouquin qui se déguste comme une véritable aventure. Le livre se veut pédagogique et nous fait découvrir l’origine des mots, mais présentée de telle façon que ça n’est jamais ennuyeux. Ce serait même plutôt passionnant. Enfin, pour peu qu’on aime le « Français ».  Et comme le récit est savamment découpé, on peut savourer chaque tranche une par une, en prenant son temps.

Voilà donc  « la folle aventure de la langue française » !

Elle nous entraîne des Gaulois à aujourd’hui. C’est un roman, et le personnage principal en est justement « le Français ». Lorànt a eu une intuition géniale, celle de raconter notre Histoire en la prenant par « le bout de la langue ». Et tout peut s’y retrouver : si ce qui nous fait Français, c’est le monde dans lequel on vit, c’est aussi ce qu’est  notre langue à travers les mots de notre métissage. Alors, cette  histoire, ce n’est plus le seul amour du passé,  c’est une quête dynamique dont le passé est le passage obligé, parce qu’il  explique notre présent et comment il s’est  forgé. De quoi alimenter un récit  captivant qui nous explique que « oui » vient du latin, et comment on est  passé par « oc » et « oil », le « c’est cela » du « jumeau » de Pierre Richard.

L’enthousiasme du comédien.

Pour écrire un tel ouvrage, il faut  avoir ancré au fond de soi un amour des mots quasi-passionnel. C’est que la langue fait  partie du jeu au théâtre, sinon comment servir les grands auteurs  tels que Molière, Racine ou Feydeau… La langue est un support extraordinaire, c’est elle qui donne la force au comédien quand il sait bien l’employer. Ici, on ne débat pas de la langue, de ce qu’elle doit être. On se contente de la prendre telle qu’elle est, en se jouant de ses inventions, de ses audaces.  Oui, le  troubadour a créé des  mots, et en même temps, le savant a codifié la langue pour qu’elle soit plus facile à transmettre. Car le Français est aussi le fruit d’une conquête.  Il a  surmonté bien des concurrences avant de s’imposer. Vous apprendrez pourquoi on dit la « Saint Glinglin »  et un « remède de bonne femme »… Sans citer Raymond Queneau qui ne se  privait pas avec Zazie à qui il faisait dire « d’où qui  pue donc tant ? » pour « d’où vient cette mauvaise odeur ? », certains n’hésitent pas à « tordre » la langue et Lorànt Deutsch nous montre ainsi que, parce qu’elle est accueillante, les  « argots » nous ont aidés à remplacer le latin. Car c’est par ce chemin-là que la langue est  magnifiée et prend son expressivité, quitte parfois  à faire bondir « l’académie ». Ainsi Fabrice Luchini met en exergue « la tante à Bébert rentrait des commissions »,  c’est « énôôôrme »… pour souligner la force de l’oralité dans l’écrit de Louis-Ferdinand Céline.  Le comédien n’est jamais  loin.

Une langue vivante et de référence.

N’en déplaise aux déclinistes, la diffusion de notre langue est impressionnante et reste encore une référence. Elle a  été longtemps la langue européenne, et l’auteur nous rappelle au passage que Marco Polo écrivait en Français.  Les anglais considéraient la grammaire française plus noble que le latin. Les anglicismes ne doivent pas nous émouvoir, ils ne sont souvent que des mots  français qui nous reviennent déformés. Elle n’est certes plus la première, mais elle n’est pas non  plus devenue une langue morte. Elle est trop  puissante pour disparaître. Qui plus est : elle est un bien précieux car  c’est elle qui soude notre unité nationale. Comme l’affirme Laurànt Deutsch : « Aimer le français,  c’est aimer la France ! », « Parler le français,  c’est déjà s’emparer de cette identité ».  Celui qui parle notre langue connaît souvent mieux que personne notre France. « Romanesque » nous fait découvrir tout ça. Avec  un récit drôle et divertissant, souvent jubilatoire. Rafraîchissant aussi !

Pour les amoureux de la langue, mais pas que !

« Romanesque », la  folle aventure de la langue française  - Lorànt Deutsch  - Chez Michel Lafon.

 


LA VALSE FOLLE DE JUPITER (extrait n°2)

Macron la valse folle de Jupiter 2

 Voici un autre passage du livre de Jean-Marc Daniel, celui consacré au chantier de la retraite.

« …Pour résoudre une fois pour toutes ce délicat  problème, Emmanuel Macron a nommé un « Monsieur Retraite » en la personne de Jean-Paul Delevoye, ancien président du Conseil économique, social et  environnemental.  Les  consultations ont recommencé avec le défilé des partenaires sociaux dans les  couloirs des ministères en charge du dossier. Qu’il faille encore débattre paraît d’autant plus surprenant que depuis le livre blanc remis à Michel Rocard, nous n’avons guère  manqué d’analyses et de recommandations ;  que le constat est simple, à savoir que la France qui consacre 14% de son PIB à payer des retraites, est le pays de l’OCDE, après l’Italie, où  le poids est le plus élevé ; et que la solution elle-même est en fait assez simple. …La retraite repose, comme tout système  de transfert, sur une mécanique dans laquelle on prend pour donner. Si le système  accumule les déficits, c’est que l’on donne trop ou que  l’on ne prend pas assez. Et Alfred Sauvy de préciser qu’en reculant l’âge de départ à la retraite, on aurait moins à prendre et à donner. Cette évidence a d’ailleurs été rappelée en avril 1999 dans un des multiples rapports rédigés depuis le livre blanc de 1991, à savoir celui qui fut remis par le groupe présidé par Jean-Michel Charpin, alors commissaire général au Plan. Ce rapport, qui faisait un point à ce jour guère égalé sur la situation des retraites, contenait cette observation : « Le recul progressif de l’âge de la retraite pourrait favoriser le rééquilibrage des régimes par répartition sans peser ni sur les revenus des retraités ni sur ceux des actifs. Il est justifié à la fois par l’allongement de la vie, le recul de l’âge d’entrée dans la vie active, et l’amélioration de l’état de santé des plus de 60 ans. »

A quel problème peut donc se heurter Jean-Paul Delevoye ? Juste à une assertion assez péremptoire :  « Pour la première fois depuis des décennies, les perspectives financières permettent d’envisager l’avenir avec une sérénité raisonnable, selon le Comité de suivi des retraites. L’enjeu aujourd’hui n’est donc pas de repousser l’âge ou d’augmenter la durée de cotisation. »

Et comme cette assertion émane du programme d’Emmanuel Macron, circulons puisqu’il n’y a rien à voir… ou à revoir.

On peut compter néanmoins sur Trissotin 2.0 (les technocrates ndlr) pour nous délivrer un texte incompréhensible, nourri de références au notionnel, au système à points, à la sauvegarde de la répartition qui aura comme résultat de noyer une nouvelle fois le poisson.

Soyons clair : toutes les astuces de langage plus ou moins alambiquées n’empêcheront pas que sortir de cet inconcevable déni sur l’âge de départ à la retraite est inévitable. Cependant, cela ne prendra tout son sens que si l’on agit selon une démarche économique plus large. Il se trouve que certain personnage envisage de supprimer un jour férié pour financer la dépendance des personnes âgées. Celui qui fait cette proposition  est celui qui  proposait  en 2014 d’assouplir les 35 heures, car il constate que la quantité de travail mobilisée en France est insuffisante. Il s’agit bien évidemment d’Emmanuel Macron. Cela signifie qu’il est indispensable de résorber  le chômage structurel dont le niveau élevé tend à devenir une spécificité française parmi les économies développées, mais qu’il faut également allonger la durée du temps de travail de ceux qui en ont un, en différant leur départ en retraite, en leur permettant de travailler autant qu’ils veulent par la suppression des 35 heures, et en revoyant le nombre de jours fériés :  Emmanuel Macron  le sait et l’a dit... »

Vous avez donc bien compris : d’un côté on ne touche pas à l’âge de départ, dixit Murielle Pénicaud, et de l’autre on veut mettre en place un système qui y pousse avec un concept fumeux « d’âge pivot » …  

Il  y a un  principe qui échappe à Jupiter : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement !


ET MOI JE VIS TOUJOURS …

Jean d'ormesson

Pour son dernier roman, Jean d’Ormesson, toujours aussi espiègle, ne pouvait nous faire qu’un pied de nez. En l’écrivant, et en ayant choisi le titre, il ne savait pas qu’il serait publié… après sa mort, survenue aussi subitement qu’un rapt des révolutionnaires sud américains. Pour une œuvre ultime, il fallait un feu d’artifice : nous l’avons ! C’est son ami Jean-Marie Rouart qui le définit le mieux : « Jean d’Ormesson est quelqu’un qui réunit tout le monde. Le passé, le présent et l’avenir.  Il fait partie des meubles de la République. Au-delà de la politique, c’est l’homme du consensus. » Et ça n’est pas pour rien que François Hollande, son ennemi intime, l’a élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur, cette décoration qui « ne se demande pas, ne se refuse pas, ne se commente pas ». Pour celui qui dit n’aimer le mot honneur qu’au singulier, a montré qu’il ne détestait pas les recevoir au pluriel, ces moments particuliers sont ceux où il s’épanouit comme une fleur quand il s’expose en pleine lumière. C’est alors qu’il cligne ses yeux bleu azur et qu’il décoche son inimitable sourire, pour commencer… Comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon : « Cet homme est une faille dans l’espace-temps de notre époque morne et cruelle ! » Ce bel hommage d’une personne dont l’académicien ne partageait aucune des idées sinon l’amour de ses adversaires, convient tout-à-fait au dernier ouvrage publié à titre posthume par les soins de sa fille.

Et moi je vis toujours…

Avant de passer au contenu, redisons que Jean d’Ormesson excellait dans l’art de la conversation, qu’on succombait immanquablement à son charme, qu’il avait au plus haut degré la faculté d’empathie. Alors quand il nous prend à témoin pour  se glisser dans l’Histoire des hommes, par le subterfuge inattendu de l’acteur qui prend tour à tour l’identité de personnages qui l’ont faite ou y ont participé, on est d’abord dérouté puis très rapidement conquis. Et il n’y va pas de main morte, c’est un vrai festival qu’il nous livre, un monument dans lequel son érudition n’a d'égale que son immense culture. La lecture n’est pourtant jamais laborieuse, toujours plaisante, à la portée du premier venu. Et on en apprend à toutes les pages. Avec Jean d’O, même le tragique n’est jamais triste. Le voilà qui aborde l’histoire de l’humanité, que dis-je, de la Terre, de l’Univers… avec un entrain d’enfer, sans jeu de mot. Il va nous mener au mur de Plank et à cette question fondamentale : le moment où « il n’y aura plus personne pour se souvenir de rien » .

"Longtemps j’ai erré dans une forêt obscure …"

Tout commence avec un petit garçon qui vit dans un grotte… La longue marche de l’Histoire commence ainsi personnifiée par ce petit garçon contemporain de l’âge du feu, peut-être. « J’ai été africain. J’ai été sumérien. J’ai été égyptien. J’ai été juif. J’ai aussi été troyen… » Un peu plus loin, après avoir énuméré Moïse, Homère, Eschyle, Sophocle, Platon, Aristote qui avaient du génie et Alexandre, Ah Alexandre, c’était autre chose, un demi-dieu, Jean d’O nous donne la clé, : « Tantôt homme, tantôt femme, je suis, vous l’avez déjà deviné, je suis l’espèce humaine et son histoire dans le temps.» Et suivent des fresques qui balaient les siècles avec une profusion de détails. Tout défile comme un film accéléré où la précision des connaissances n’omet aucun détail avec des « arrêts sur image » pour développer ce qui mérite de l’être. L’auteur se fait tour à tour le Juif errant, valet du Titien, serveuse à la Pomme de pin, en train de servir un pichet à quatre amis venus s’enivrer de vin et … de poésie, Messieurs De la Fontaine, Boileau, Molière et Racine. Une manière d’entrer dans un siècle qu’il connaît par cœur, où on le suit avec gourmandise tant il s’y meut avec aisance. Ses multiples personnages, tantôt drôles, tantôt au destin tragique, à l’image de l’Histoire qui mêle la paix et la guerre, l’amour et la haine, les splendeurs et les horreurs, se succèdent comme si « La recherche du temps perdu » était la suite de « l’Odyssée » elle-même emboitant le pas aux « Mille et une nuits »… Toutes les époques sont passées en revue avec la même fougue, le même enthousiasme pour nous en décrire le pire et le meilleur. Les portraits se succèdent, avec un art consommé, en quelques lignes tout est dit.

Blaise Pascal : « A trois ans, il perd sa mère. A six ans, il trace à la craie des figures géométriques sur le parquet. A seize ans, il rédige un Essai pour les coniques où d’après Mersenne, l’ami de Descartes, « il passait sur le ventre de tous ceux qui avaient traité le sujet » . A vingt-cinq ans, il est dissipé et futile. Après un Archimède enfant, il est un Rimbaud mondain. Il meurt à trente-neuf ans ».

Napoléon Bonaparte : «  Achille dans l’Iliade, était le modèle d’Alexandre le Grand. Alexandre le Grand était le modèle de César. Alexandre et César, à leur tour sont les modèles de Napoléon Bonaparte. Il est leur héritier. Peut-être est-il plus digne encore d’admiration que ses prédécesseurs. César descendait d’une illustre famille qui se réclamait de Vénus. Alexandre était fils de roi. Achille était fils d’une déesse. Napoléon Bonaparte sort d’une famille sinon modeste, du moins sans ancêtres ni pouvoir. Il n’est fils de personne. Il est fils de ses œuvres. Le successeur d’Alexandre, de César, de Charlemagne, de Charles Quint, est un enfant de la Révolution. Il l’achève dans les deux sens du mot… »

« Tout passe. Tout fini. Tout disparaît. Et moi qui m’imaginais devoir vivre toujours, qu’est-ce que je deviens ? »

Ultime chapitre avant « un dernier masque. ». Le bouquet final qui met fin à ce véritable feu d’artifice de culture, d’érudition et de talent d’écriture, 280 pages qu’on dévore avec en écho sa voix mélodieuse aux accents chantants ! On devine que cette interrogation ne concerne pas seulement l’Histoire, mais aussi l’auteur qui pressent que la fin n’est plus très loin. La sentait-il venir, en son for intérieur ? Lui seul le sait. Toujours est-il qu’elle est intervenue si peu de temps après que le point final de ce dernier témoignage de son talent ait été mis, qu’on peut s’interroger.  Reste que comme le titre de l’avant dernier chapitre, l’ensemble de son œuvre, comme l’Histoire, restera « une beauté pour toujours ».

Avec Jean d’Ormesson, l’Histoire devient divertissement. Son dernier roman est peut-être la synthèse de son œuvre entière tant on y retrouve la célébration de la vie qui n’ignore jamais le tragique de la condition humaine. Concilier les contraires, indifférence et passion, scepticisme et espérance, désinvolture et sérieux, respect de la tradition et dérision des institutions…   ce faux sceptique, en éternel costume beige sur une chemise bleue comme ses yeux, pieds nus dans ses mocassins vernis, nous accompagne encore une fois de sa silhouette agile d’éternel jeune homme avec la même verve charmeuse !

Jean d’O nous manque déjà. Mais non, c’est un « immortel. « Et moi, je vis toujours ! »

Puisqu’il nous le dit !

« Et moi, je vis toujours. » Roman – Jean d’Ormesson. Gallimard.


« OSONS L’EUROPE… DES NATIONS »

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Le  livre de Christian Saint-Etienne est « the book to read » pour tous ceux qui s’intéressent à l’échéance européenne de 2019 : tout y est ! Une analyse  lucide et clairvoyante par un européen convaincu qui ne pourra pas  être taxé d’européiste !

De l’Europe espérance à l’Europe en panne.

En 200 pages, l’auteur réussit l’exploit d’exposer clairement la construction européenne depuis ses  origines, comment la  machine s’est grippée pour arriver au constat d’aujourd’hui : depuis Maastricht et parce qu’on n’a pas voté la constitution européenne, l’Union européenne est devenue une zone qui s’autodétruit par la concurrence fiscale et sociale.  Il  dissèque les erreurs grossières qui ont été commises, les  bévues des dirigeants sans compter avec le moteur franco-allemand tombé en panne, la France affaiblie par sa dette, ses déficits et son manque de compétitivité,  l’Allemagne occupée à digérer sa réunification. Pour ajouter à la complication, l’Europe a décidé de s’élargir aux ex-pays de l’Est au lieu de s’approfondir. Il aurait fallu de l’harmonisation, elle est rendue impossible par la règle de unanimité. Dès lors, c’est  la règle du chacun pour soi,  les égoïsmes favorisant la désunion.  Il  ne faut pas chercher plus loin l’origine des déséquilibres :   les pays ayant les lois les moins contraignantes ont attiré mécaniquement les  capitaux et les individus les plus doués…  Pour aboutir à une absurdité absolue : la zone euro où des pays partagent une même monnaie sans gouvernement économique ni monétaire. 

L’idée européenne est une idée française.

Il ne faut pas être grand clercs pour voir alors l’écrasante responsabilité de notre pays dans cette situation. Les  politiques économiques menées depuis la fin des années 90 nous ont discrédité aux yeux de nos voisins, nous conduisant à une perte d’influence réelle, encore mesurable aujourd’hui dans la réticence opposée  aux projets de relance d’Emmanuel Macron. Avec le Brexit est apparue une autre faille : avec l’acte unique, il n’aurait pas fallu accepter  les  « dérogations ». L’union n’apportant plus la prospérité  espérée, avec son caractère trop technocratique, elle  récolte le  rejet des peuples.

La croisée des chemins.

Aujourd’hui, l’Europe est  à la croisée des chemins : elle doit choisir entre deux conceptions. La  britannique qui nous conduit au désastre d’un continent de nains chamailleurs incapables d’exister face aux grand Etats, instaurant une compétition, non entre les produits du marché, mais entre les règles du marché. L’autre, celle que devrait imposer le bon sens, resserrée autour des  pays dits « carolingiens » (Christian Saint-Etienne en voit neuf ; France, Allemagne, Autriche, Benelux, Italie, Espagne, Portugal) qui se doteraient de règle fiscales et sociales communes, comprises dans une fourchette raisonnable.  Voilà une confédération qui pourrait se doter d’une politique de puissance susceptible d’exister face aux géants américains et chinois. La subtilité de la proposition de l’auteur tient dans la faisabilité : organisée par un traité intergouvernemental, en dehors du traité de Rome, elle n’abolirait pas l’Europe du libre-échange.  Elle pourrait même s’ouvrir progressivement aux autres pays qui le souhaiteraient sous conditions d’adopter les règles communes. L’Euro de cette nouvelle entité serait enfin garanti.

La fée carolingienne.

Cette solution aussi audacieuse qu’originale, reprenant l’idée d’Europa de Giscard, en la détaillant, de fonder une « fédération économique européenne », dite « Fée » carolingienne, permettrait de renouer avec une politique de puissance  seule capable d’enrayer notre colonisation industrielle et numérique par la Chine et les Etats-Unis.   Mais le temps presse. C’est demain qu’il faut agir.  L’élection de 2019 est une opportunité qu’il faut saisir. A condition de sortir des vœux  pieux et déconnectés de toute réalité consensuelle du discours de la Sorbonne et de nous en donner les  moyens par  une politique enfin sérieuse de réduction des déficits, de notre dette, sans quoi rien ne sera possible. La relance de l’Europe, seule la France peut la  provoquer,  mais l’auteur nous prévient : « la France d’Emmanuel Macron n’a que très partiellement emprunté la voie des réformes nécessaires… Compte tenu de l’accélération de  la nouvelle révolution industrielle, l’Europe sera  politiquement dépassée et stratégiquement morte en 2024 ! »

Ce n’est évidemment qu’une synthèse.  Il faut lire le livre qui offre en plus une dimension didactique qui le met à la portée de tous.

« Osons l’Europe des nations » - Christian Saint-Etienne – Editions de l’observatoire.

 


LA BOUSSOLE D’ORMESSON : GUIDE DES EGARES

Un peu de lecture en attendant la  fumée blanche...

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« D’Ormesson pour tous », ou presque. Son « Guide des égarés » se lit facilement et sa taille ne devrait pas repousser les récalcitrants. La lecture est agréable, aisée et nous procure même du plaisir. Il tente de répondre à une question universelle, que nous nous posons tous, sauf peut-être les fondamentalistes : « Qu’est-ce que je fais là ? ».  Ce manuel de poche, nous  dit-il, « n’a pas d’autre ambition que de décrire avec audace, avec naïveté, avec gaieté ce monde peu vraisemblable où nous avons été jetés malgré nous et de fournir vaille que vaille quelques brèves indications sur les moyens d’en tirer à la fois un peu de plaisir et, s’il se peut, de hauteur. »  

Un monde invraisemblable.

L’auteur nous propose d’essayer de comprendre quelque chose à cette planète « invraisemblable » sur laquelle nous vivons depuis quelques dizaines de milliers d’années. Trente chapitres fractionnent sa pensée pour mieux la déployer et, par-là même, nous transmettre sa vision du monde. Trente chapitres en 110 pages – soit 3 pages et demie par chapitre.  Avec le fil rouge : « Qu’est-ce que je fais là ? ». Alors forcément le premier de ces chapitres fort logiquement se nomme « l’étonnement » ! Evidemment, il est utile de lire la notice préalablement. Tout guide se conçoit  avec un mode d’emploi.

À L’étonnement d’être là, vivant, sur cette planète minuscule, perdue dans l’univers, mais non moins la plus importante à nos yeux, succède une série de chapitres dont l’enchainement est tout simplement  génial. Ainsi, après « La disparition » – où la mort de toutes matières est une règle immuable, même l’univers n’y échappera pas – « L’angoisse » impose La question : « Qu’y a-t-il après la mort ? »

Et Jean d’Ormesson nous délivre ses trois réponses : « La première : il n’y a rien. La deuxième : il y a autre chose – par exemple une infinité d’histoires, d’univers et d’esprits. La troisième : il y a Dieu. » Il n’en envisage pas une autre de plus qui aurait pu être : « le chaos ou le néant ». La déliquescence, nos particules organiques qui se désagrègent en pourriture, alimentant  de nouvelles bactéries… Force est de constater que nous ne savons pas si l’esprit survit à la mort du corps. Une énigme ? Un mystère ? Pour l’écrivain ce serait plutôt une quête intellectuelle. Les nombres « jettent un peu de lumière sur le mystère » assurément.

Dans les chapitres qui suivent, la plume nous entraîne avec une subtile maitrise dans une réflexion alimentée par la science dont les résultats de notre époque dépassent souvent l’imagination et l’auteur forge ainsi une sorte de cosmogonie contemporaine : l’espace, la matière, l’air, l’eau, la lumière, le temps… Les enchaînements sont d’une logique imparable et quasi… biblique.  Ils débouchent logiquement sur l’autre dimension de notre humaine condition : « la pensée »,  depuis qu’avec Descartes « cogito ergo sum ». Et avec elle, ce sont toutes nos misères qui défilent en une série de réflexions qui confinent à la philosophie sans jamais y prétendre. D’Ormesson reste modeste. Le résultat n’en est pas  moins éloquent : le mal, la liberté, la vie, la mort, … sans oublier le plaisir et le  bonheur !

Et on en arrive au chapitre de la « Justice » qui débouche sur le sprint final jusqu’à … Dieu. Sur « la justice », le constat est évident : le monde est injuste.  Le diagnostic se poursuit : « Cette évidence établie, tout le reste – le pouvoir, l’argent, le talent, le caractère, la chance, le hasard, le destin… – coule de source dans une parfaite injustice. ». C’est pourquoi la justice est nécessaire – du reste, bien des efforts ont été déployés pour qu’elle puisse s’exercer. Mais voilà, pour Jean d’Ormesson, aucun de ses efforts n’a suffi à l’assurer, allant jusqu’à les comparer à Sisyphe poussant éternellement son rocher. Faute de pouvoir satisfaire vraiment à cette exigence, il nous entraîne sur les chemins qui compensent son absence : La beautéLa véritéL’amour… Dieu.  Un cheminement  imparable qui n’est  pas pour autant un hymne à la religion catholique, apostolique et romaine. Le mur de Planck n’empêche pas d’arriver à Jésus, l’incarnation de dieu sur la terre. C’’est une manière de compenser le sort injuste par ce qui ne reste qu’une spéculation : « Dieu existe-t-il ? Le débat ne sera jamais tranché, et il ne sera jamais clos. ( …) Tout choix, dans un sens ou dans l’autre, comporte une part d’arbitraire. »

Mais il reste celle qui peut donner malgré tout du sens : l’espérance !

 


UN AUTRE REGARD … SUR DE GAULLE

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Voilà un livre  qui arrive à point nommé.

Au moment où la prochaine élection présidentielle se profile, alors qu’elle commence à hanter tous les esprits et que les prétendants affluent au portillon, le regard que nous livre Yves De Gaulle sur son grand-père peut rappeler à tous ce qu’est vraiment le « service de la France ». Une lecture dont chaque candidat, de droite ou de gauche, devrait faire son miel ou prendre de la graine, puisque tous ou presque se réclament désormais du Général et vont même jusqu’à faire le pèlerinage de Colombey.

Je dédie cet article à mon ami Marcel, trop vite parti, trop tôt parti. Lui qui était un fervent gaulliste, il se serait délecté à lire cette remarquable analyse sur la personnalité du Général De Gaulle.

Yves De  Gaulle aura attendu presque cinquante ans après la disparition de son grand-père  avant de prendre la plume pour nous livrer ce puissant exercice de décryptage de la personnalité d’un homme qu’on savait hors du commun, ce qui transparaît  constamment au fil des pages. S’il n’a pas l’ambition de faire œuvre de mémorialiste, s’il n’encombre  pas le contenu de ces multiples anecdotes qui auraient réduit le personnage à notre humaine condition, le souvenir qu’il garde de ses vacances à la Boisserie et la proximité qu’il avait avec son grand-père permettent un éclairage pertinent et plein de sensibilité.

Le contenu s’appuie sur une analyse solide de son personnage et de son univers : inventaire de la bibliothèque de la Boisserie, relecture des ouvrages publiés, revisite des lieux qui l’inspirèrent, avec au cœur le parcours immuable du tour de la propriété, moment privilégié d’échange entre grand-père et petit-fils. Cette sorte de radiographie, à la fois pudique et documentée, va nous permettre de mieux comprendre l’action et la pensée de l’homme, dont il ne sépare jamais la « statue » de celui qui l’habitait. C’est donc un personnage en chair et en os qu’il nous décrit. Il l’a suffisamment connu, il l’a aussi aimé et admiré et surtout il a eu maintes fois l’occasion de lui parler très directement jusqu’à un âge suffisant pour qu’il puisse en avoir une idée adulte. Il avait  19 ans quand son grand-père est parti. Yves avait pleinement conscience de la dimension personnelle exceptionnelle du personnage qu’il côtoyait et le mérite de ce livre est de nous la faire découvrir comme personne d’autre n’aurait pu le faire.

Ce livre arrive à point nommé pour rappeler, à une époque où tout le monde se veut plus ou moins gaulliste, qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Personnellement, je me souviens bien du regard sombre que me jetaient mes camarades de promotion à l’Ecole Normale à me voir lire les « Mémoires de guerre » alors qu’eux vaquaient avec Sartre sous le bras. Il fallait du courage et c’était en même temps un pied de nez que je leur faisais. L’opposition d’alors n’avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le « pouvoir personnel » et combattre le régime dans lequel elle s’est coulée pourtant avec délice le moment venu. Il est donc important de remettre en perspective la vie et l’action d’un homme d’état auquel aucun homme politique d’aujourd’hui ne peut se comparer, sauf à lui arriver à la cheville.

Le rebelle et la rupture.

De Gaulle aura paru à beaucoup un traditionaliste,  ce qu’il était assurément, guidé par l’idée de nation toute sa vie durant. S’il avait « une certaine idée de  la France », celle-ci n’était pas stérile, fermée, passéiste. Non, la France était pour lui une personne vivante dépositaire d’un héritage précieux : son histoire millénaire qu’il fallait à tout prix préserver. Une leçon perdue de vue par ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, comme quoi aller se recueillir sur une tombe ne suffit pas. Yves De Gaulle nous fait saisir combien son côté « rebelle » est structurant de son parcours et le conduit jusqu’à la « rupture » assumée quand elle lui parait nécessaire.  Ces notions sont capitales  pour comprendre l’homme du 18 juin 1940. Face à l’inacceptable, aucun compromis n’était possible et dans la pire défaite que la France ait connue et qui aurait pu la faire disparaître, son réflexe immédiat fut de sauvegarder à tout prix son capital moral et historique. Dès lors il lui revenait d’incarner la France.  Et il en a été ainsi chaque fois que ce capital était menacé, que ce fût par l’allié anglais ou encore américain.  Rebelle, il fallait qu’il le soit face aux puissants s’il voulait exister : « c’est quand on est faible qu’on ne fait pas de concessions ! »

Mais le « géant »  était aussi un être sensible et l’on découvre à quel  point il était ouvert d’esprit, disponible pour s’expliquer ou répondre aux questions, combien il doutait de lui-même et s’interrogeait sur ses choix. Il avait une certaine idée de l’homme et s’il était libéral et républicain, il était partisan d’une répartition équitable de la richesse, à l’écart du capitalisme anglo-saxon ou du communisme soviétique. Sa réflexion l’avait porté vers une « association du capital et du travail » par la « participation ». Il était aussi européen, et il avait compris la vitale nécessité de la construction de l'Europe, comme celle de la réconciliation franco-allemande.

C’est esprit méthodique de « rebelle » et de « contestataire » le conduisait aussi à la prospective géopolitique. Combien de voyages émaillés de discours provocateurs, du « mano en la mano » mexicain au « Vive le Québec libre » sans oublier le discours de Phnom-Phen… ont provoqué des petits séismes dans le microcosme politique mondial tant il voyait haut et loin. Le Général se donnait toujours le temps de la réflexion et de la méditation. La lecture des anciens lui était d’une grande utilité comme son immense culture.

Le livre fourmille d’anecdotes, de citations, de réflexions parfois inattendues. On y découvre ce qui hante le petit-fils et qui est l’objet de sa quête : la méthode que Charles De Gaulle utilisait pour prendre ses décisions.

Pour les gaullistes, ceux qui le sont moins ou qui le seront un jour, pour les candidats à la présidentielle (indispensable pour la probité et la transcendance), pour les politiciens en mal de modèle (ça ne peut pas faire de mal)… voilà un ouvrage qui ne peut être qu’utile. Et puis aussi tous les curieux que le personnage intéresse parce que non seulement il est entré dans l’Histoire, mais il l’a faite !

« Un autre regard sur mon grand-père Charles De Gaulle » - Yves De Gaulle – Plon.

 

 


UN PEU D’HISTOIRE, POUR CHANGER …

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LES COLONNES INFERNALES DE TURREAU

Mes lectures d’été vont vous paraître bien studieuses. Deux raisons m’ont amené à lire ce livre. D’abord, le prof d’histoire qui reste éveillé et qu’un ouvrage sur le drame vendéen ne pouvait qu’intéresser, ensuite il se trouve qu’il a été écrit par une excellente amie, Anne Rolland, dont j’admire la vivacité intellectuelle. En prime, il m’intéressait de savoir ce qu’il en avait été exactement de cet épisode de l’histoire de la Révolution française, notamment au moment de la Terreur, moi qui ai toujours eu le sentiment d’enseigner une version un peu trop officielle de la répression républicaine en Vendée. Evidemment, ce livre est un peu « documenté » et s’adresse aux férus d’histoire, bien qu’il soit parfaitement accessible et très bien écrit. Mais c’est avant tout un état des lieux sur les recherches d’une historienne rigoureuse.

La question principale que je me posais et à laquelle j’étais incapable de répondre était : « Y a-t-il vraiment eu une tentative de génocide de la population vendéenne ? »

C’est aussi l’une des préoccupations de l’auteure. Mais c’est aussi une vendéenne dans l’âme. Ses recherches vont-elles être partiales ? La réserve tombe tout de suite : nous sommes en face d’un travail parfaitement honnête et sans parti-pris, entièrement fondé sur des documents eux-mêmes indiscutables. La rigueur fait partie de la méthode, on n’y déroge pas pour se faire plaisir. L’intérêt de cet ouvrage réside aussi dans le tableau très fouillé qu’il dresse d’une époque, de ses acteurs locaux ou nationaux, des conditions matérielles, de la réalité d’un pouvoir politique encore instable… et qui permet de mieux comprendre ou d’approcher ce qui s’est réellement passé.

Anne Rolland passe en revue les multiples aspects de cette guerre civile, car c’en est une : qui sont les soldats de la Terreur, avec leur mentalité, leurs représentations mentales, leurs peurs, leurs difficultés, leurs conditions de vie souvent épouvantables ; pourquoi les « colonnes » imaginées par Turreau, qui vont conduire à un paroxysme de violence, n’ont jamais réellement rempli leur objectif ; combien y a-t-il eu exactement de « colonnes » et quels contingents elles ont mobilisé ; comment on compte les morts (ou pas) et on rend des comptes avec les exagérations et les approximations d’officiers au gré des besoins politiques ou militaires de leur commandement.

Elle analyse avec minutie le système des colonnes à travers les stratégies militaires et le « plan Turreau » pour observer son application dans la réalité, la réalité de l’armée républicaine, souvent sans uniforme, mal armée, aux effectifs souvent fantaisistes. Le « théâtre vendéen » lui-même présente un décor de « mauvais chemins », un labyrinthe où se perdent les troupes, propice à la guerrilla, bref une sale guerre qui génère tout un cortège de tueries, de massacres de part et d’autre.

Elle nous présente aussi les hommes, ces généraux de l’armée de l’Ouest, l’aventure que celle-ci peut représenter pour eux, entre goût de la guerre et choix politiques, les querelles qui les divisent, les rapports d’autorité entre eux et avec le pouvoir central, la place qu’occupe Turreau qui a laissé son nom aux « colonnes » pour l’Histoire. Ils commandent une armée de « nu-pieds », mal nourrie, manquant en permanence de munitions, confrontée à de redoutables difficultés de logistique. On découvre que la guerre qui est menée est encore une guerre archaïque, avec une armée manquant de pain et obligée de vivre sur le « terrain » à l’ancienne en se livrant au pillage, et dont l’image de bravoure et de discipline qu’on veut en donner est souvent à cent lieues de ce qui se passe. Elle est confrontée à une « armée vendéenne » divisée par les rivalités de ses chefs, instable en nombre, qui opère par coups de mains, et qui n’arrive pas à prendre le dessus non plus.

Au final, il n’y a pas eu de « génocide », au sens d’une volonté affirmée d’exterminer une population par des moyens concordants et constants. Par contre, il y a bien eu des massacres et des tueries, des villages brûlés, et des accès de violence inouïe. C’est le type même de la « sale guerre ». Comme conclut Anne Rolland, « la Vendée militaire au temps des colonnes permet une histoire en creux de l’Etat révolutionnaire sous la Terreur, confronté à une insurrection populaire dont le sens et la maîtrise lui échappent durant de longs mois ». Les colonnes apparaissent comme « un système de guerre dans l’impasse, f    aute d’un Etat fort, d’une stratégie claire et d’une politique cohérente à Paris comme en province. » Et Turreau apparait pour ce qu’il est : plus qu’un militaire, avant tout un politique et d’ailleurs il sera peu souvent sur le terrain. Ce qui fait la particularité du conflit vendéen tient dans la part importante de l’idéologie et la diabolisation de l’ennemi qui conduit à l’extrême violence contre les populations civiles où soldats et non-combattants ne sont plus distingués. La « Vendée militaire » est bien une guerre civile. Elle n’a pas fait les 300 000 morts généralement avancés par les Vendéens mais plus probablement 150 000 victimes. Et c’est encore beaucoup.

Au demeurant, un livre technique mais qui sait rester passionnant. Les nombreux angles d’analyse en font tout l’intérêt par les recoupements qu’ils permettent, le tout à partir des documents d’archives existants.

Avis aux amateurs d’histoire avec un « H ».

Anne Rolland-Boulestreau – Les colonnes infernales (Violence et guerre civile en Vendée militaire, 1794-1795) – Fayard Histoire.

Anne Rolland est maitre de conférence à l’Université catholique de l’Ouest.


DES CHEMINS UN PEU TROP GALVAUDES

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J’ai beaucoup de respect et d’estime pour Alain Juppé. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que je me suis penché sur son livre « Mes chemins pour l’école », avec l’espoir d’y trouver la « pierre philosophale » qui permettrait de remettre sur les rails un système éducatif en pleine déroute.

Un état des lieux honnête.

L’état des lieux qu’il fait est souvent lucide, mettant souvent le doigt sur les problèmes qui rendent inefficaces les apprentissages. Je partage globalement le diagnostic qu’il fait sur le fonctionnement de l’école : il est assez juste. Il est énoncé avec un ton serein qui n’appelle pas à la guerre, en s’appuyant sur des constats incontestables. Je dois cependant reconnaitre que j’ai dû m’accrocher pour lire ce livre jusqu’au bout. Et je ne crois pas que ce soit à cause d’un préjugé qui viendrait de mon expérience personnelle. Le choix de rendre compte de nombreux témoignages rend le parcours fastidieux et amène à des redites. Souci d’honnêteté certainement de la part de l’auteur, qu’on reconnait bien là, mais si la pédagogie est l’art de la répétition, ici elle n’emporte pas l’adhésion. Mais au fond, peu importe la forme, ce qui compte ce sont les projets. Là encore, je suis resté sur ma faim.  A force de vouloir « rassembler, apaiser » finalement on ne « réforme » guère.

Des propositions rarement innovantes.

Certes, les propositions sont pertinentes, la plupart relèvent du bon sens et de ce fait sont trop convenues, quand elles ne sont pas académiques. Ces chemins reposent sur un vécu que j’ai connu moi-même, celui d’une école de la République qui a permis d’emprunter l’ascenseur social à de nombreuses générations de Français, et Alain Juppé en parle avec une sincérité et une émotion touchantes. Cette vision idyllique est celle d’une école qui a disparu comme s’est évanouie la « construction démocratique des élites » qui faisait sa gloire.   Cela ne retire rien à la bonne foi et à l’honnêteté du propos. Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur l’idée qu’il faut donner de l’autonomie aux établissements, sur la nécessaire déconcentration –à défaut de décentralisation- de la gestion des personnels enseignants, sur l’urgence d’une revalorisation financière du métier.  On adhère à la vision du maire de Bordeaux sur l’irruption de l’informatique et la nécessaire adaptation des pédagogies à ces nouveaux outils.  Un bon point aussi quand il tranche en faveur de la méthode syllabique pour apprendre à lire… Je suis moins convaincu quand il propose des évaluations qui supposent toujours des démarches lourdes et technocratiques, alors qu’un simple cahier des charges un peu précis permettrait à chaque maitre de mesurer les performances de ses élèves sans avoir recours à ces « grands-messes » uniformes. De même le « conseil d’établissement » et « l’agence d’évaluation » me paraissent directement sortis de l’univers technocratique : en a-t-on vraiment besoin ? Des machins qui viendront s’ajouter à une machine déjà très dévoreuse en parlottes de toutes sortes, en « conseils » en tous genres, en dispositifs variés … Enfin je déplore le refus de recourir à l’arme de la sélection par l’examen. Exemple : l’entrée en 6ème. Si on veut sauver le collège, commençons par n’en permettre l’accès qu’à ceux qui pourront en suivre les cours. Quelle autre procédure, meilleure que l’examen –pas le concours-, peut établir sans arbitraire le tri nécessaire ?

Le « dark side of the wall ».

Surtout, et c’est un reproche que je me permets parce que je veux être utile à la réflexion qu’Alain Juppé poursuit. Il sous-estime, à mon avis gravement, le « dark side of the wall » (excusez l’emprunt aux Pink Floyd).  Notre éducation nationale est aujourd’hui dans un état de délabrement que l’ensemble des témoignages qu’il a recueillis effleure mais ne mesure pas correctement.  Nous avons une légion d’enseignants dont beaucoup ont été recrutés à un niveau insuffisant voire médiocre, très souvent ignorants de la langue française correcte, encore plus de ses subtilités. Nous avons affaire à une citadelle  où la part de l’idéologie agite encore une fraction non négligeable du personnel, formé par Lutte Ouvrière à travers le réseau de feu les IUFM. On en a mesuré la capacité de nuisance avec les « réfractaires » qui refusaient les heures de soutien individualisé. Et puis il y a le repaire, le bastion de la pensée bobo-psycho-soixante-huitarde qui inspire le contenu des réformes et son langage verbeux digne des précieuses ridicules : j’ai nommé l’Institut Pédagogique National. Il faudrait le supprimer. Comme il faudrait revoir le pouvoir de la caste des Inspecteurs Généraux… Le chemin que propose Alain Juppé parcourt un monde de bisounours, alors que la réalité est faite de barrières, d’obstacles, de résistances. Un monde avec lequel le « consensus » est impossible. Je me rappelle, cette réflexion que m’avait faite une collègue avec laquelle je croyais bien m’entendre alors que nous nous concertions sur une « charte de l’élève citoyen » pour notre établissement : à ma proposition de l’appuyer sur les valeurs qui font « consensus » elle me répliqua qu’avec moi il n’était pas possible, que nous ne partagions pas les mêmes valeurs. Evidemment, tout le monde savait que j’étais de « droite » ! Edifiant non ? Une autre impasse est faite sur les établissements des « territoires perdus de la  République » où tenter d’enseigner est un enfer. Il ne sert à rien de nier leur existence, mais les oublier est encore pire. Il aurait fallu en faire des « citadelles », ils sont devenus des zones de non-droit au savoir. Régler ce problème demandera beaucoup de fermeté car le discours d’apaisement n’a aucune chance d’y être compris encore moins entendu.

Education et enseignement ne se confondent pas.

Il est bon de le rappeler. Comme Luc Ferry, je pense qu’éducation et enseignement ne se confondent pas. L’éducation relève des parents et s’incarne dans la sphère privée, l’enseignement est d’abord l’affaire des profs et se dispense dans la sphère publique des établissements scolaires. Sans enfants correctement élevés, il n’est pas possible d’enseigner, même si les enseignants sont amenés de temps en temps à rappeler les règles élémentaires de la civilité. Mais voilà, les parents sont de plus en plus aux abonnés absents ou manquent d’autorité, ou encore inculque une éducation dont les valeurs sont incompatibles avec celles de notre société. Il ne sera pas possible de relever le défi d’un système éducatif performant si les familles continuent de faire défaut. Il ne servira à rien de réformer. Tant qu’on ne mettra pas l’éducation avant l’enseignement. On n’est pas obligé d’ajouter à ce drame des mauvaises réformes comme celle qui vient d’être décidée pour le collège –la pire jamais vue- qui va casser le peu qui reste à bien marcher dans le système.

En conclusion, je donnerai le mot de la fin à Alain Juppé : toute réforme à venir devra commencer par l’école primaire, voire maternelle, c’est-à-dire par l’acquisition des fondamentaux qui commandent toute la suite des études.

 


POUR RESTER BRANCHE MAIS COOL EN AOUT

Aout geluck001

 

Difficile de déconnecter avec cette actualité qui n’en finit pas de nous abasourdir : une fille tabassée parce qu’en bikini, un roi qui privatise une plage, des chiffres du chômage bidouillés, la bourse qui fait du yoyo, un copain casé à ERDF avec une paie de roi du pétrole, … que le monde serait triste si nous n’avions pas un président audacieux. Mais en cette veille du mois d’août qui s’annonce  à quelques encablures, le hit de l’actu c’est … Grey et la pire atrocité c’est… le passage des guignols en crypté !

Au moins, dans ce fatras a-t-on une bonne nouvelle : demain est le jour de la libération. C’est en effet à partir du 29 juillet cette année que les Français commencent à travailler pour eux et ont fini de remplir le tonneau des Danaïdes de l’Etat ventripotent : 57,5% de prélèvements.  Le record d’Europe.

Alors à quoi allons-nous passer le temps d’août ?

Voici quelques lectures que je vous conseille :

 

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ON VA DANS LE MUR, d’Agnès Verdier Molinié.

La militante de la baisse des dépenses fait l’autopsie de l’Etat et de ses satellites, et recense tout ce qui est dépensé souvent en pure perte, gaspillé, mal utilisé. A la tête de la fondation IFRAP, vous l’avez souvent vue à « C dans l’air » défendreune stratégie vigoureuse de réduction de nos dépenses publiques. Son livre est un recueil explosif : elle nous fait pénétrer au cœur d’un labyrinthe administratif que n’aurait pas désavoué Kafka et où le plus brillant de nos hauts fonctionnaires se perdrait. On y découvre une accumulation de taxes, de primes, de statuts particuliers, souvent bien cachés. Elle y trouve des règles, des normes ineptes, des doublons à foison qui s’empilent comme les crèpes le jour de mardi gras. Des économies : on peut en faire partout et de colossales, c’est plus de cent milliards par an qu’on pourrait éviter de prélever… Mais il faut réformer. Là aussi elle a des propositions qui décoiffent mais les Français sont-ils prêts. On va dans le mur et il faut agir d’urgence !

 

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UNE CRISE DEVENUE FRANCAISE, d’Eric Woerth.

Eric Woerth est un clinicien de l’économie. Il n’a pas son pareil pour vous décortiquer une situation, l’analyser méthodiquement et vous exposer pédagogiquement les ressorts et les freins qui y ont conduit. Vous voulez des réponses à quelques-unes des questions qui nous hantent comme par exemple : « pourquoi la France est-elle le seul pays où le chômage de masse n’a pratiquement pas cessé depuis trente ans ? » ou encore : « comment en est-on arrivé à une fiscalité qui est devenue une punition et a dépassé le seuil de tolérance ? »… En quelques 180 pages Eric Woerth vous donne les réponses, honnêtement, sereinement, sans chercher la défausse où l’exagération militante qui affaiblit une démonstration. Et puis en une soixantaine de pages, il tente de nous redonner espoir : la France a sa place dans la mondialisation si elle le souhaite, nous pouvons croire à nouveau dans l’avenir à condition de retrouver la confiance… Vaste programme. Justement son livre pourrait en être un, ou en constituer un excellent support à tout le moins. Avec lui l’Etat-providence auquel nous autres Français sommes très attachés ne meurt pas, il est repensé, reconfiguré. Le chemin indispensable pour obtenir une adhésion populaire.

Les deux livres sont complémentaires. Avec eux on gagne en lucidité.

 

Pour la partie détente, deux revues d’excellent niveau et très passionnantes :

Blake et Mortimer001BLAKE ET MORTIMER face aux grands mystères de l’Humanité, Beaux-Arts hors série.

Pour les amateurs de cette BD très particulière, on trouve là un filon d’informations et de nombreux détails sur les particularités de l’univers Jacobsien. C’est fouillé, avec de nombreuses illustrations et la participation de spécialistes de haut niveau. On n’échappe pas, de ce fait, à quelques redites, mais c’est pardonnable vu la qualité de l’ouvrage. Vivement recommandé aux fans des deux anglais. Cette revue est un vrai délice « Old Chap’ » !

 

Pagnom001PAGNOL, Le Figaro hors série.

Voilà une revue magnifique tant par sa présentation que par la qualité de ses illustrations. On replonge avec ferveur dans la Provence intérieure de la belle époque, dessins savoureux de Dubout à l’appui. On y fréquente le bon Fernandel, le Grand Raimu, les égéries successives de l’académicien…. Le tout illustré de magnifiques photos. Les articles sont copieux et attrayants. De quoi passer un bon moment sur le transat ou à la plage !


Passez de bonnes vacances et rendez-vous pour la prochaine "Chronique des jours qui passent" !

 


ENFIN, UNE BONNE NOUVELLE : FINKIE CHEZ LES SAGES !

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut a été élu membre de l’Académie française dès le premier tour. Une récompense méritée pour l’auteur de « la défaite de la pensée ». Son succès est un pied de nez à tous ceux qui ont alimenté la cabale de pseudos intellectuels, ces donneurs de leçon de la gauche morale qui, après l’avoir agoni d’injures pendant plusieurs années, ont tenté de lui interdire l’accès à l’immortalité. Ils voulaient en faire une victime expiatoire pour ses prises de positions relatives à l’éducation et à l’identité française qui lui ont valu le qualificatif de réactionnaire et, parfois, de néo-fasciste. Des attaques auxquelles la majorité des sages n’ont pas attaché d’intérêt préférant sûrement se référer à son talent et à son intelligence.

C’est un intellectuel fébrile et souvent impatient qui arrive sous la coupole. Tout le monde l’a vu un jour à la télévision, dans des débats, utilisant parfois des termes philosophiques que d’aucun aura eu du mal à comprendre. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont « la Défaite de la pensée » et « l’Identité malheureuse » dans lesquels il pose un regard consterné et inquiet sur les dérives de la modernité et l’échec de l’intégration. S’il fait preuve de pessimisme c’est parce qu’il ne voit pas d’horizon dans les dérives qu’il observe : Il dénonce notamment les failles d’un enseignement qui s’est dégradé à la fois parce que les pouvoirs publics ont transformé en lauréats des élèves ou étudiants qui ne le méritaient pas, et parce que, loin d’avoir assimilé les générations issues de l’immigration, nous les laissons trop souvent adopter des idées et des comportements qui trahissent Jules Ferry et la République.

Pour ses détracteurs, c’est un « réactionnaire » qui, venu de la gauche, serait tombé dans la droite extrême. Comme Alain Finkielkraut se déclare sioniste et qu’il est juif de surcroît, ce qui fait beaucoup de défauts aux yeux d’une société moins tolérante qu’on le croit, il est devenu l’épouvantail idéal de la gauche bien-pensante, qui ne regarde que son nombril comme centre du monde intellectuel.

Doit-on reprocher à cet intellectuel de haut vol, amoureux de la langue et des textes, d’exprimer l’effroi que lui inspirent l’évolution inquiétante du langage, l’inversion des valeurs qui décrit le mieux la crise nationale, et le danger d’une modernité fourre-tout qui fait de nos jeunes des communicants très rapides mais incapables de s’exprimer correctement. On en vient à lui pardonner d’avoir osé vivre jusqu’à peu de temps encore sans même une carte bancaire et de ne connaître rien à Internet. Sans doute ses adversaires se servent-ils de ces refus de modernité pour dénoncer son inadéquation à la société contemporaine.

Sans doute est-ce pour cela qu’il lui arrive de perdre le sens de l’humour et de manifester dans les débats un agacement et une intransigeance qui laisse peu de place au débat. Il n’en reste pas moins que l’ensemble de ses qualités, la puissance de son savoir, sa personnalité rayonnante ont leur place à l’Académie française où il pourra défendre encore plus la République et la langue française, avec l’exigence qu’on lui connait.

La cabale a échoué. Elle était tellement basse que même Jean d’Ormesson s’en est ému au point d’annoncer, avec d’autres immortels, qu’ils démissionneraient si Alain Finkielkraut n’était pas élu. La tentative de « mise à l’index » par cette gauche intolérante et imbue d’elle-même n’a pas fonctionné : le « réac » triomphe !  Et c’est tant mieux.